« Sketches from Croatia » est la bande-son d’un mois en Croatie (13/07/2021 – 11/08/2021), les enregistrements ont été réalisés à Zadar, Split, Osijek, Vukovar, Zagreb et sur la route entre ces différentes villes…
Mon deuxième passage à Zagreb était rempli de trucs à faire liés à mon retour en France, ça puait la fin. En plus, puisque je rentrais le 12 août, j’allais revenir dans un pays qui avait adopté le pass sanitaire et cela me rendait malade rien que d’y penser. Toutes les choses que je pouvais encore faire en Croatie – boire un verre dans un bar, aller au restaurant, au cinéma, prendre des bus longue distance – je ne pourrais plus les faire « chez moi », sauf à me soumettre à des obligations et des contrôles décidés par un gouvernement ne m’ayant jamais représenté en rien… Je n’avais donc pas vraiment envie de revenir, c’est le moins que l’on puisse dire, mais je n’avais plus un rond en poche et impossible de rester plus longtemps sauf à faire comme les très très pauvres de Croatie : ramasser les bouteilles en verre et en plastique dans les poubelles pour les amener à la consigne et gagner quelques lipas (centimes). Mais évidemment je n’en étais pas là, c’était juste une digression pour expliquer comment les gens qui n’ont rien survivent ici…
J’ai passé deux nuits dans une petite auberge de jeunesse avant de prendre un apartmani dans le Novi Zagreb, tout au sud de la ville. C’était de loin le quartier le moins intéressant où j’ai logé ici, une sorte de banlieue pavillonnaire pas vivante pour un sou, le seul endroit à Zagreb qui ne m’ait pas beaucoup plu… Je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer pour autant, j’avais mille choses à faire et une grosse envie de profiter de la ville avant de rentrer. J’ai donc usé mes heures dans les rues et les tramways, sur les boulevards et les terrasses, dans les parcs et les bars, les musées et les pekare (même Tesla n’a rien inventé d’aussi génial). Enfin, pour finir, je me suis tapé une virée à l’aéroport Franjo-Tuđman pour y faire un test antigénique le matin même de mon départ. J’ai été lesté de 250 kunas (33€) et un gars vêtu d’un short et d’une chemise blanche pouvant vaguement laisser entendre qu’il travaillait dans le domaine hospitalier m’a mis un coton-tige dans le nez. Un quart d’heure plus tard, j’avais mes résultats et je quittais l’aéroport pour la gare routière, car évidemment je ne rentrais pas en avion…
Sur la route du retour en France, nous avons traversé les plaines de Slovénie jusqu’à Ljubljana, sillonné l’Autriche et roulé jusqu’à Munich avant de redescendre vers la Suisse où nous sommes arrivés au petit matin. Nous avons été contrôlés six ou sept fois, l’Europe sans frontières ayant quelque peu revu ses soi-disant valeurs depuis qu’un virus a complètement déréglé son fonctionnement et les systèmes de santé des États qui la composent… La plupart des gens avec qui j’ai parlé sont descendus en Suisse – comment leur en vouloir ? – mais le reste du convoi a fini par arriver à Lyon après plus de vingt heures de route. En sortant du bus, nous avions tous des visages fatigués, pâles, nauséeux, et nous avions probablement partagé bien des bactéries, voir pire, durant ce long périple… Dans ce moche bus vert, il y avait ceux qui rentraient chez eux et ceux qui en partaient, d’autres encore voyageaient entre deux destinations très loin d’où ils venaient. Il y avait des brésiliens, des suisses, des croates, des français, des ivoiriens, des slovènes, des allemands et sûrement encore quelques autres nationalités… J’espère que tous ont réussi à aller là où ils voulaient.
« J’irai dorénavant promener sur les routes l’ennui vague de mon désir. Tes chambres abritées m’étouffent et tes lits ne me satisfont plus. – Ne cherche plus de but désormais à tes interminables errances… »
27 Mai 2021, je prends le bus pour Gent (le nom de la ville en flamand, tellement mieux que Gand, en français, qui donne envie de ne pas y aller) dans la gare routière la plus sinistre d’Europe, celle de Paris-Bercy Seine, dans le parking souterrain « derrière l’espace musculation »… J’ai les résultats de mon test PCR sur moi, l’écouvillonnage nasopharyngé est devenu la condition pour passer les frontières, même celles de la Belgique, mais puisque je suis quelqu’un de négatif, tout va bien.
Gent :
Première nuit dans un hôtel pourri de banlieue gantoise, dans une Zone Industrielle pleine d’éoliennes, à côté d’une entreprise de dépannage automobile où rouillent les voitures publicitaires, les carrioles et les vans tractés d’un cirque ayant déposé le bilan. Je ne suis pas loin du port et d’un grand bâtiment rouge aujourd’hui sous enseigne Décathlon mais qui fut autrefois une usine de textile. Beaucoup de choses icisont d’anciennes usines de textile. La nuit, les jeunes viennent jouer au basket sur le terrain fabriqué par & réservé à Décathlon juste à côté du magasin…
La brique rouge, si typique des quartiers prolétaires du Nord, domine déjà. Gent, ancien bastion de l’industrie textile, ancienne cité ouvrière, avec son port relié à la Mer du Nord via le Kanaal Gent-Terneuzen qui traverse la Hollande. Gent, ville grandiose et ville détruite, ville millénaire et en travaux, on y retape des bâtiments entiers sans toucher aux éléments historiques ou artistiques dessus.
Je me balade en regardant en l’air : vieilles bâtisses monumentales, cathédrales aux clochers touchant le ciel, cheminées d’usines, ponts autoroutiers au-dessus des arbres, immeubles troués à côté des grues de chantiers… Le prolétaire volant de Maïakovski, qui planait du côté de Moscou, aurait eu sa place ici aussi, il y a d’ailleurs un quartier de la ville qui s’appelle Moscou ! Les époques se mélangent sur les façades et les toits. Gent dit être le secret le mieux gardé d’Europe, c’est peut-être vrai.
Aux pieds des grues, des machines de quelques monstres de ferraille au bord du canal, sur les rails au bar ou à l’usine
Dans la vieille ville abimée les pelleteuses sculptent des décors de dessin animé sur les murs déchirés des hôtels à l’abandon des graffeurs ont laissé leur nom
Brugge :
Après trois jours à Gent, je suis parti pour Bruges (Brugge en flamand) où j’ai trouvé le meilleur hôtel du monde(Hotel ‘t Putje) dans la ville aux meilleures bières du monde. Au supermarché, la caissière m’a dit « hallo, bonjour, hello », je n’ai pas su en quelle langue répondre. Par contre, j’ai répondu en anglais au flic qui m’a demandé (en flamand) de mettre mon masque dans la rue, il n’a pas compris et a tracé sa route.
Puis j’ai trouvé la source de la Straffe Hendrik, ma bière préférée. J’en ai surement un peu trop bu car j’ai fini par lui composer un poème :
Des lunes se dessinent aux lanternes aux hasards des rues pavées au sortir des tavernes et sur les bords de la Reie Sous les pintes et les demis qui passent entre nos mains dans les épiceries de nuit entre deux Charles Quint Moonchild moonshiner la source, la place la naissance, le cœur Brouwerij Henri Maes
Bruxelles :
Après deux jours à Bruges, j’ai décidé de revenir à Bruxelles. Revenir, car Bruxelles est la dernière ville étrangère que j’ai visité avant le confinement de Mars 2020 et le grand basculement, c’était à peine trois semaines avant le verrouillage du pays et nous nous foutions encore complétement du covid-19.
J’ai pris deux nuits dans une chambre grinçante du quartier européen : plancher en bois, lit une place, fenêtre sur rue, rumeurs de la ville & chant des sirènes, bouilloire, salle de bain collective et ronflements de la chambre voisine.
Je cours les rues Jupiler – immeubles gris, arbres aux troncs emprisonnés dans le bitume, emballages, sacs plastique, tickets de métro, tickets de caisse, meubles solitaires sur les trottoirs détrempés – croise une amie qui ne me voit pas, squatte les terrasses les plus populo, bois des cafés dans un grand parc plein d’oiseaux de nuits et d’hommes d’affaires quelque part aux pieds des buildings de verre et de béton. On est loin de Gent, on est loin de Brugge, et je repars après quarante-huit heures, direction La Panne, sur la côte, juste à la frontière française.
La nuit tire sa couverture Je vais d’une ville à l’autre dans des bruits de ferraille sur les rails qui éventrent la campagne Comment dormir sur cette Terre quand il faut la parcourir ? Il y a tant de choses à faire avant de mourir
De Panne / La Panne :
À La Panne, la plage était vide, la grande roue ne fonctionnait pas et j’ai squatté dans un étrange hôtel qui n’avait pas fini d’être retapé. Puis, alors que je marchais vers Saint-Idesbald pour, une nouvelle fois, trouver la source d’une bière (beaucoup moins bonne que la Straffe Hendrik mais beaucoup plus bue sur mon comptoir préféré du vingtième arrondissement) je suis tombé sur le spot rêvé de tout amateur de urbex – comme on dit aujourd’hui – un camping abandonné !
Après avoir trainé, émerveillé, dans tous les blocs du camping, j’ai été regarder le coucher de soleil sur la plage. Le lendemain, je suis parti de cette même plage pour débuter ma marche de vingt kilomètres entre La Panne et Dunkerque, un parcours en bord de mer avec pour objectif de passer la frontière à pied sans me faire remarquer, évitant ainsi d’avoir à payer un foutu écouvillonnage nasopharyngé en Belgique !
Dunkerque :
Le 4 Juin, j’ai passé la frontière sans problème, je causais avec un ch’ti qui me racontait dans le détail l’histoire de l’opération Dynamo à Dunkerque. Quand je lui ai demandé si on était passé en France, il m’a répondu qu’on venait juste de le faire. C’est aussi à ce moment-là que la pluie s’est mise à tomber, mais c’était un moindre mal.
Des chinois philosophent dans un bistrot du bord de mer Europe du Nord, soleil mouillé qui dégouline sur l’Angleterre
Vingt bornes de plages désertes, de ciel gris, de dunes, de mer et de pluie. Je m’abrite dans les blockhaus recouverts de graffitis et à moitié enfoncés dans le sable. Bray-Dunes, Zuydcoote, Leffrinckoucke, Malo-les-Bains, Dunkerque.
Je dois traverser toute la ville pour rejoindre mon hôtel perdu dans une sombre zone commerciale en bordure de la D601. Comme d’habitude j’ai pris le moins cher mais, même le moins cher, parfois, ça ne passe pas.
En arrivant à l’accueil, on me signifie que je dois régler les trente-deux euros de la chambre, je croyais que c’était déjà payé mais apparemment non, je n’ai fait que réserver. Sauf que ma carte bancaire ne passe pas, et que je me rends rapidement compte que j’ai complétement crevé le plafond de mon découvert. Vu que je n’ai pas d’autre carte et plus aucune liquidité, je suis plutôt dans la merde.
J’ai passé un paquet de nuits dehors dans ma vie mais là, dans ce coin paumé de Dunkerque, alors que je suis trempé et que j’ai plus de vingt kilomètres de marche dans les jambes, c’est une perspective qui ne m’enchante pas des masses…
Je flippe un moment puis trouve une solution en réussissant à me connecter au wifi du grand centre commercial dégueulasse pas loin de l’hôtel. Il se trouve qu’on peut aujourd’hui faire des virements immédiats de compte à compte, même aux heures de fermeture, merci internet. Je vire donc quelques euros de mon piètre compte épargne à mon déficitaire compte courant puis tire quarante balles au distributeur. Je retourne ensuite dans mon palace et obtient la clef de ma chambre humide dans laquelle je pousse le chauffage électrique à fond. A mon unique petite fenêtre : un restaurant bon marché et une cour encadrée de murs en tôle recouverts de barbelés ; de l’autre côté, le flot ininterrompu des voitures sur la grande route.
Je m’endors alors qu’une ventilation énorme souffle sur le corridor derrière ma porte et que mon voisin tousse à s’en arracher les poumons.
Un clochard des plages sur le port, près des containers tandis que les vagues font rage dans un brouillard centenaire dévorent la falaise, le casino fantôme on dit que demain la mer étendra ici son royaume sur la gare de triage où crèvent les wagons sur les hangars géants qui massacrent l’horizon Nous attendons la sanction, sans sortir la tête comme des boy-scouts dans des blockhaus bloqués par la tempête
Je suis rentré fauché, comme à la fin de chacun de mes voyages, j’ai traversé les campagnes de France « à l’heure où les hommes plissent les yeux pour voir les blés dans la lumière du jour », le nez contre la vitre du bus, pensant déjà au prochain périple.
Bâtiments abandonnés, vitres brisées, murs tagués, gouttières rouillées, maisons vides, toits en tuiles qui s’effondrent, stations essence décrépites, journaux poussiéreux, vieux magazines humides, mauvaises herbes envahissant les terrains vagues, paniers de basket sans filets, couloirs souterrains, immeubles gris, taudis, hôtels miteux, fantômes, bienvenue dans la catégorie d’articles Broken World. Alors que le « monde d’avant » est bel et bien en voie de disparition et que les choses changent à une vitesse phénoménale, voilà le septième épisode de la « série ». Il jette un regard sur ce qui était et n’est quasiment plus, la partie détruite de nos villes et de nos villages où je me plais à errer, à perdre mon temps, probablement plus par amour des choses et des gens vaincus, cassés, démolis, que par nostalgie. Les photos qui suivent ont été prises en Croatie (Zagreb, Osijek, Vukovar, Gospić, Smiljan), en Belgique (Gent, De Panne) et en France (Dunkerque, Le Mans).
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Une ancienne fabrique d’huile alimentaire (1916-1986).Les catacombes d’Osijek. Nina was here…« Notre vraie vie n’est pas ailleurs, elle est ici / Nous sommes au monde, on nous l’a assez dit. »Vukovar, une ville presque entièrement détruite lors des affrontements entre les armées serbe et croate en 1991. Le chateau d’eau, criblé de balles et d’obus mais toujours debout, est devenu le symbole de la ville.Camping à l’abandon envahit par le sable, De Panne (La Panne).A Gent (Gand), ancienne place forte de l’industrie textile, tout est désormais en travaux, j’ai adoré cette ville…« On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir, et cependant être décidé à les changer. »30.05.2021« Tout cela aussi est caché derrière les néons rouges des réclames agressives qui peuplent les façades de nos vies désespérées. »Osijek, Hrvatska.Tu regardes par un carreau cassé au hasard d’une rue et voilà sur quoi tu tombes. C’est tellement poétique que tu penses une minute qu’il s’agit d’une installation, d’une mise en scène, mais non, c’est juste un appartement abandonné.Smiljan, village de naissance de Nikola Tesla. (C’est un vrai mec pas une voiture d’Elon Musk…)Un hiver, dans une France morte et sous couvre-feu.10.8.2021« Comment ne pas assumer la condition de brebis galeuses – ou si vous préférez d’hérétiques – de ces mondes-là. »Une usine, fermée depuis longtemps, sur les bords de la Sarthe…30.4.2021Petite exposition dans un bar en Croatie. Tout le monde déteste la police…En mode camping.Sculpture dédiée aux opposants et aux victimes du nazisme et des oustachis, Zagreb.Hellcom to Sjenjak…« L’histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant, qui fait tout. »
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Citations : Léo Ferré, Francis Scott Fitzgerald, Jack Kerouac, Patrick Drevet, Karl Marx.