Tout est poreux. Tout est flou. Incertain. Il n’y a plus de lignes, plus de frontières, plus de limites claires. C’est bien ça ? Tout pourtant se dessine plus nettement quand les lacrymos viennent nous brouiller la vue, quand les balles viennent crever des yeux, briser des mâchoires, et les grenades, arracher les mains et quand la justice prend le relais pour enfermer les langues. Le monde est complexe, oui, mais il y a des actes qui ne laissent pas de place à l’imprécision. Malheureusement le pouvoir offre des cartes joker, et quand il ne leur est plus possible de flouter leur propre image pour passer inaperçus, ils peuvent déplacer le masque et le poser sur leurs adversaires. Alors maintenant c’est nos contours à nous qui vacillent, au moment-même où il ne devient plus bon d’être in-déterminable.
On peut les laisser se flouter et se déflouter à leur guise, et ne plus se soucier d’eux. Quant à nous, soyons ce que nous sommes : indéfinissables, nous sommes aussi plus imprévisibles. La seule définition mauvaise est celle qui ne vient pas de nous mais de l’extérieur, alors n’hésitons pas non plus à dessiner nos contours ni à avoir une vision du monde bien à nous. Peu de choses sont sûres dans ce monde étrange, mais ce que nous créons, ce que nous inventons le devient – et si quelque chose est certain, on peut s’y accrocher.
Un texte écrit peu de temps après notre voyage en Californie en 2014, il m’a été inspiré par le quartier d’affaires (Financial District) de San Francisco, mais il peut aussi s’appliquer à La Défense ou à n’importe quel autre sinistre « quartier d’affaires » à travers le monde…
Passe, trace ta route sous ton masque de fer
peu de regards se croisent dans le quartier d’affaire
assortiments de figures presque identiques
pour presque la même étique, une sorte de no futur
le tic tac à court terme, transport express
le regard fuyant dans les effluves du stress
là-haut, l’adresse, la même, toujours
combien de fois le tour du monde pour un même parcours
il, déjà fantôme d’un monde fini
recherche ressources pour continuer d’entretenir l’ennui
sociétaire du désastre à venir, sûr
surendetté malgré de belles primes sur salaire
serre le dents dans les rues froides, sous les tours
certaines lumières ne s’éteignent jamais alentour
et lui qui suit la lanterne, guidé par un malade
interminable balade…
Des balles de pluie perlent sur les pare-brises
bousculades de regards vides sur les trottoirs de la crise
dans la cohue, accélère, ne perds pas ton berger
cynique conseiller, éclaireur imaginaire
les routes se ressemblent et toutes mènent ici
comme sous le dôme, il n’y a peut-être aucune sortie
et de l’autre côté du rêve, des hordes de clochards
en guenilles te menacent au bout de tes cauchemars
réveille-toi, si tu n’es pas déjà éveillé
hélas, il se pourrait que si, dans ce cas tu es enfermé
la nuit ne dort jamais dans les bâtiments de verre
de minuit à six heures, il y a toujours de la lumière
tubes néons, comme des phares, éclairent la baie
bouches béantes de buildings prêtes à tout dévorer
tous dans un rêve éveillé et des villes voisines
cette vision de l’enfer fascine…
Alors il tente de filer entre les gouttes grises
et les ectoplasmes en chemise sur les trottoirs bondés
dans le brouillard, grisé par ses nuits sans sommeil
malgré les cachets avalés, comme les bouteilles
aucune étoile ne brille, la grisaille a tout eu
et la terreur s’empare de lui, comme d’autres bien entendu
anonymes dépourvus de nom, ou presque
qui affichent une mine sérieuse sur leur visage grotesque
les taxis tracent, ne font que passer
mais ici le manège-menace ne s’arrête jamais
même si tout s’écroule, que les murs moisissent
le chien berger ramènera le troupeau dans la bâtisse
que ce soit une lumière factice ou une menace
quelque chose doit lui faire savoir où est sa place
et le plan de la ville déteint déjà sous la pluie
il est temps qu’il rentre chez lui…
Au delà du quartier des finances, tout n’est que vice et crime
alors qu’il garde son poste dans la société anonyme
la brume, la bruine, en vérité tout est voulu
et quand les emmerdes arrivent, les éléments évoluent
à une rue du bonheur ou à une rue de la mort
les clochards ne sont ici que pour les besoins du décor
hors-cadre, toutes les menaces seront suggérées
des fois qu’il veuille les tester…
en attendant, chaque minute, ou presque, le métro dégueule
expulse de sa bouche une foule immensément seule
et là-haut où les balayeurs rendent l’univers moins sale
l’illusion est totale et on ne compte plus les heures
à entretenir un leurre, un soi-disant paradis
il, déjà fantôme d’un monde fini
et vu d’ici, d’une ville voisine, cet enfer fascine
mais vous êtes éveillés…
Il fait froid, le feu brûle dans la cheminée, il est minuit et demi – je suis devant un ordinateur aveuglant. Qu’est-ce que je fais-là, et est-ce que j’ai bien été là-bas avant ? Est-ce que j’étais effectivement là-bas ? Dans le transsibérien, devant un paysage droit, horizontal et infini, je pensais à quand je penserais à ce moment-là en n’y étant plus. Je me disais alors que je n’y croirais pas, et malheureusement c’est vrai : je n’y crois pas. Et je ne sais pas quoi en faire.
Je suis en France, dans une maison en pierre. Je suis en train d’effleurer un clavier, ce qui retranscrit un texte sur un écran bleu. J’ai mal aux yeux et je suis fatiguée, il fait nuit et pourtant je ne dors pas. Qu’est-ce que je fais et où est le vent ? Où sont les chevaux, et pourquoi ne les ai-je pas plus approchés ? Où sont le silence et les chants des steppes ?
« Un voyage nourrit, un voyage ce sont des souvenirs et à manger pour toute la vie » : c’est ce qu’on dit, j’avais même presque hâte d’être rentrée quand je voyais que ce voyage était aussi époustouflant, j’avais hâte de voir comment il changerait ma vie ici. Je me disais qu’après tout ça rien ne serait pareil et j’ai comme l’impression à présent d’être passée à côté de quelque chose, d’un retournement de situation, d’une transformation. J’ai l’impression de n’avoir rien fait de tout ça, et c’est d’autant plus coupable de ma part que ce voyage semblait être quelque chose d’incroyable, quelque chose qui serait un événement.
Mais un événement reste-t-il un événement si on en revient et que le retour est un réel retour ? Ulysse rentre chez lui mais après tous ces détours, Ithaque n’est plus Ithaque. Je retrouve Ithaque, et je la trouve triste, alors je me demande : ai-je voyagé ? Suis-je partie ? Ces autres lieux existent-t-ils ou les ai-je fait disparaître ?
La peur m’a bue tout au long de ces derniers mois. Je ne sais plus si j’avais peur alors, réellement, dans le train. J’étais dans l’attente et j’étais vers l’avant. J’attendais impatiemment de partager ce que j’avais vécu. Une fois revenue, je me suis dit qu’on ne voulait peut-être pas m’entendre. Que ce n’était peut-être pas intéressant. Puis j’ai vu le jardin que cultive mon frère, les plantes avaient grandi, s’étaient développées, et donnaient à présent des fruits comestibles. Qu’avais-je alors pour me nourrir et – pire encore – pour nourrir les autres ? Qu’avais-je à raconter ?
Je suis certaine pourtant que ce mois de novembre n’est pas le même que le mois de novembre dernier. Je pense à Tumuruu et Naraa qui sont aujourd’hui dans la région d’Ulziit, je viens de regarder le temps qu’il y fait : -11 degrés et grand soleil à Ulziit, -17 à Kharkhorin. Il est 7h du matin. J’ai laissé en vérité cinquante mille versions de moi à différents endroits du parcours. Finalement, je suis encore en train de boire une bière dans le quartier Exercheia à Athènes, je suis encore en train de marcher sur un trottoir sale et j’y croise encore à ce moment-même le regard du camé qui est assis là. Le train n°5 fait toujours le même bruit de balancier et le gros mec relou n’a pas encore fini de boire son huitième verre de vodka, le village de la vallée d’Ulziit est toujours aussi petit au loin – on marche, on marche depuis des siècles mais le monde est trop grand, on ne se rapprochera pas, on arrivera jamais, le chien de Tumurru nous accompagne au même rythme et jusqu’à la fin des temps – si tous ces temps viennent à finir.
A Moscou les bruits de travaux ne s’arrêteront pas, les passants sont là, les vendeurs de drapeaux aussi. La bière hongroise n’a pas perdu ses faibles bulles, ce qui est tant mieux bien qu’on ne l’ait pas payée cher, et le drapeau hongrois tient toujours avec ses quatre punaises, accroché au barnum du camping. Cette vieille chaussure sur laquelle est écrit « REFUGEES » est peut-être sous la neige à présent, mais elle n’a pas disparu. À Riga nous ne sommes jamais sortis du brouillard alcoolique d’un week-end cyclique, dans les bars, perdus dans nos bières et les vagues font toujours arriver les marins sur les trottoirs, titubant sur le sol qui, lui, ne tangue pas – du moins pas pour l’instant. La Pologne nous a laissés tristes un soir, sous la lune, en rentrant d’un concert, mais aussi trempés par la pluie fulgurante d’un orage à Cracovie. Et surtout, c’est certain – je le sens – je suis encore accoudée à ce bar tchèque, à regarder bêtement un groupe d’amis virevolter, les deux amoureux s’embrasser et repartir pour danser, chanter ou plutôt hurler des chansons, tiens, le barman vient justement de me dire quelque chose en français mais la musique est trop forte, j’ai pas bien entendu. Et je suis distraite par Sara qui me dit que, quand même, c’est plutôt bien que rien ne ferme la nuit en Grèce et qu’on puisse rester jusqu’à l’heure qu’on veut, c’est vrai mais moi j’ai soudainement envie d’aller me coucher, et puis le chien hurle dehors à côté des chèvres, les enfants jouent aux cartes avec Bendé mais je n’arrive pas à suivre, je retourne sur ma couchette. Avec les mouvements du train j’ai peur de tomber, le vent souffle tellement dehors et les filles qui hurlent de rire m’empêchent de dormir, j’ai encore le goût de Retsina dans la bouche et demain, à Athènes, je risque d’être vraiment épuisée. Qu’est-ce qu’une copine de Manu fout ici, à Athènes ? Il pleut tout le temps ici – il parait que « Vilnius » viendrait du mot « pluie » en lituanien – mais leur soupe de betterave froide est vraiment la meilleure du monde. J’ai perdu mon jeu fait d’os de moutons chez Chuka mais j’ai retrouvé tous mes fantômes, ils sont finalement suffisamment vivants pour me rappeler qu’on ne fait rien d’un voyage parce que ce serait tout aussi insensé que de se demander ce qu’on fait de la vie – ou « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». Ce serait aussi absurde de se demander qu’est-ce qu’on doit faire d’un lieu, d’une musique, d’une rencontre, puisque ce sont eux qui font quelque chose de nous, par contre, à tort et à travers et selon leurs désirs.