« Depuis le 14 Mars à 20 h, quand tout a commencé en France par le commandement de fermer ces lieux collectifs que sont les cafés et restaurants, à minuit, jusqu’à nouvel ordre. Une manière d’enfoncer la tête sous l’eau de tout le monde. Que n’accepterait-on pas après cela, pour respirer même difficilement ? Quand il suffit d’un coup de clairon pour que s’effondre, en 4 heures, une façon commune de vivre, de boire, de se parler, de se regarder dans la rue ou dans un lieu public, alors tout peut être accepté. J’ai ressenti la brutalité de cet ordre, le 14 Mars à 20 h, comme si l’air s’était retiré autour de nous ; et la banalisation de ce diktat comme un autre coup précédant le coup de grâce : l’ordre du confinement général promulgué le 16 Mars à 20 h pour le lendemain. Comme une nasse tombant à l’intérieur de mon corps. » Patrick Drevet : Quand la ville se tait. Chroniques d’une sidération, mars-juin 2020
1.04.2020 :
3.04.2021 : Début du troisième confinement en France, un confinement qui n’en est pas vraiment un, essentiellement destiné à calmer les médias qui en réclament un nouveau depuis la fin du deuxième.
5.04.2021 :
6.04.2015, dans les carnets de Malka : J’ai peut-être peur aussi de toute cette fausse sécurité, de cette régularité flippante du réveil matin du manger midi du vaisselle soir de tout bien à sa place, etc. etc. Les choses à leur place, j’ai toujours peur qu’elles se déplacent. Que tout se déplace, et je me sens étrangement rassurée, et je me déplace sans crainte au milieu d’un univers instable. Un univers trop stable n’en crie que plus fort qu’il peut s’écrouler en deux minutes. Un univers chaotique est ce qu’il est, et ne risque pas vraiment ni de se ranger ni de trop se déplacer, car il est déplacement, il est chaos. Et l’angoisse ne se fixe que sur ce qui ne se passe pas maintenant. Quand je suis dans l’action, je n’angoisse pas. C’est le principe. Une vie trop statique ne me fait que plus développer d’angoisse. La solution est donc de vivre pleinement, de prendre des risques, de me jeter un peu dans la vie, et d’arrêter de retarder les choses, de me laisser déplacer, de me déplacer moi-même.
7.04.2020 : Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique formé pour mener la guerre au covid déclare : « Quand je voyais ce week-end à Paris, avec ce beau temps, qu’il y avait une sortie importante dans certains endroits, j’appelle ça une forme de suicide collectif, à la fois pour ceux qui sortaient et pour les autres. » Les gens qui sont sortis pendant le confinement ont donc commis un suicide collectif. Pas mal, d’autant qu’ils ont aussi suicidé « les autres ». On devrait donc être tous morts. Source : Le non-respect du confinement est une forme de « suicide collectif ». Grands journalistes, grands experts…
8.04.2020, dans mes carnets : Il n’y aura pas de révolte à la fin du confinement parce qu’il n’y aura pas de réel fin du confinement, tout ce bordel va prendre des mois et ce sera trop diffus pour qu’on comprenne vraiment quand on en sera sorti… […] « Ils ne pourront pas tous nous enfermer », disions-nous pendant la répression des mouvements sociaux de ces dernières années, eh bien maintenant c’est fait !
12.04.2020 :
17.4.2021 :
Photo de Malka
18.04.2020 :Broken World V. Dans mes carnets : La France et les français ne sont pas prêts à regarder la vérité en face. Ici, « balayer devant sa porte » , ça veut dire dénoncer ses voisins.
19.4.2020 : J’entame un roman qui traînait depuis des années dans ma bibliothéque, Le Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi. Pourquoi maintenant ? Parce que le tout premier mot du livre, dans la préface, est « confiné ». Un chef-d’œuvre.
21.4.2002 : Le Pen accède au deuxième tour de la Présidentielle. Comme beaucoup de gens de ma génération, mon engagement politique date de cette semaine-là…
27.4.2021 :
30.04.2020, dans mes carnets : J’ai fait mon 1er Mai cette nuit en écoutant des chants révolutionnaires et en écrivant […] puis j’ai été faire un tour à 2 h du matin dans les rues vides de la ville morte, dans une ambiance surréaliste…
Wang Wen est un groupe de post-rock chinois fondé en 1999. Leur onzième et dernier album en date est sorti en octobre 2020, on le trouve en libre écoute sur la page Bandcamp du groupe, tout comme le reste de leurs albums.
Le morceau live qui suit, Stone Scissors, est extrait deInvisible City, sorti en 2018.
Et voici le superbe clip de The Last Journey (2014).
J’ai longtemps hésité à faire un article qui reviendrait sur ce que j’ai écrit et vécu en Mars 2020, le mois où tout a basculé, mais l’annonce – le 31.03 – d’un troisième confinement, m’en a finalement convaincu. J’ai mêlé les dates de Mars 2020 et 2021 et sélectionné quelques extraits des carnets que j’ai noirci de manière compulsive durant la première quarantaine. Je pensais faire une longue intro pour en expliquer d’avantage, mais finalement non, on va laisser les choses telles quelles. (Le titre de cet article est une référence à une compilation de rap marseillais sortie en 1998.)
***
1.03.2020 : Nous venions, la veille, de rentrer d’un séjour de quatre jours à Bruxelles. Aujourd’hui, un an et un mois après, les douaniers belges ne nous laisseraient pas passer la frontière.
1.03.2021 :
6.03.2020 :
7.03.2006 : Début de ma seconde vie (c’est une longue histoire…).
12.03.2020 : Publication du morceau Dr Sax (Part. 1 & Part. 2) et des six articles liés au roman Docteur Sax de Jack Kerouac. Cette date n’est pas anodine, c’est l’anniversaire de Jack, né le 12 Mars 1922.
14.03.2021 : Un article de RTL porte le gros titre : Vers un confinement dans les prochaines heures ? Quand on le lit, on y apprend dès les premières lignes que ce n’est pas dans les prochaines heures mais dans trois ou quatre jours minimum, « au prochain Conseil de défense ». Deux lignes plus bas, il n’est plus du tout question de reconfiner. Encore un peu plus loin, on peut lire ceci : « À ce stade, il n’est pas prévu de durcir les mesures ». Voilà, si j’ai bien appris un truc ces derniers temps, c’est que les journalistes sont tous de grands fans du confinement, ils en ont annoncés une bonne dizaine en un an… Peut-être est-ce parce qu’ils peuvent, eux, continuer à sortir pour filmer les gens qui « ne respectent pas les règles ». Il est d’ailleurs vertigineux de se poser la question suivante : Sans les médias, le gouvernement aurait-il confiné ? Et reconfiné ? Et re-reconfiné ?
14/15.03.2020 : Je devais prendre un train pour Honfleur ce matin, mais il est annulé. À 22h ou 23h, alors que je suis encore chez moi et que j’hésite à sortir, j’apprends la fermeture des bars, des restaurants, des salles de concerts et des cinémas. Mon monde s’écroule tout d’un coup… sous les vivats (+ de 90% des français favorables au confinement selon plusieurs sondages). Le lendemain, j’enregistre un poème d’Arthur Rimbaud pour la Sound Poetry Compilation de Cian Orbe.
Nocturne Vulgaire
Un souffle ouvre des brèches opéradiques dans les cloisons, – brouille le pivotement des toits rongés, disperse les limites des foyers, – éclipse les croisées. – Le long de la vigne, m’étant appuyé du pied à une gargouille, – je suis descendu dans ce carrosse dont l’époque est assez indiquée par les glaces convexes, les panneaux bombés et les sophas contournés – Corbillard de mon sommeil, isolé, maison de berger de ma niaiserie, le véhicule vire sur le gazon de la grande route effacée ; et dans un défaut en haut de la glace de droite tournoient les blêmes figures lunaires, feuilles, seins. – Un vert et un bleu très foncés envahissent l’image. Dételage aux environs d’une tache de gravier. – Ici, va-t-on siffler pour l’orage, et les Sodomes, – et les Solymes – et les bêtes féroces et les armées, – (Postillon et bêtes de songe reprendront-ils sous les plus suffocantes futaies, pour m’enfoncer jusqu’aux yeux dans la source de soie). – Et nous envoyer, fouettés à travers les eaux clapotantes et les boissons répandues, rouler sur l’aboi des dogues… – Un souffle disperse les limites du foyer.
16.03.2020, 4h50, dans mes carnets : Je me demande si le taux de suicide va augmenter au point de concurrencer le coronavirus. Et je me demande si les gens se rendront compte rapidement qu’ils ont renoncés à absolument tous leurs droits pour se prémunir d’une nouvelle sorte de grippe. […] Le fait est que nous vivons aujourd’hui dans un pays qui tourne comme il tournerait en temps de guerre, alors qu’il n’y a, pour l’heure, que 120 morts. Imaginez la suite… […] Je ne suis pas sûr d’avoir déjà vécu une situation aussi angoissante, l’impression que nous sommes en train de sombrer dans le fascisme le plus simple, le plus fou, le plus assumé. […] Alors concrètement, pourquoi est-ce qu’on doit réellement angoisser ? Pour la maladie ? Pour la capacité hallucinante de soumission des gens ? Ou pour l’avenir politique qui se dessine ?
16.03.2021 : Si, comme moi, beaucoup de gens se sont réfugiés dans l’alcool lors de la première quarantaine, c’est bel et bien à cause du confinement et non pas du covid en lui-même comme le laisse entendre le titre de cet article, le témoignage qui y est recueilli ne laisse pourtant aucun doute : Brisée par le Covid…
17.03.2020 : Ironie du sort, alors que le confinement débute, je reçois une paire de chaussures de marche. Je vais la chercher dans un relais-colis à quelques rues de chez moi, l’employé du lieu n’en peut déjà plus et me dit : « Les gens sont en train devenir fous. » Ce n’est qu’un début…
18.03.2020, 9h58, dans mes carnets : Le peuple terrorisé semble prêt à abattre quiconque ne se soumettra pas à la règle du confinement. Abattre des gens pour en sauver d’autres, diront-ils. La psychose semble avoir atteint un tel niveau que je me demande si le monde redeviendra un jour comme avant… Se réjouir de ne plus avoir le droit de sortir ? Nous avons déjà perdu. La peur paralyse, on le sait, et l’heure est à la peur, à la peur totale. Les mêmes qui criaient « même pas peur » dans les rues de « Charlie » sont aujourd’hui ceux qui fustigent les quelques-uns qui n’ont pas encore peur. Qui n’a pas peur n’est pas digne de la communauté ! L’opinion publique, modelée par les médias de masse, ravage tout sur son passage. Comme pour la période « Charlie », plus aucune discussion, plus aucune réflexion n’est possible. Seul le confinement doit exister, il faut rendre gloire au confinement, l’approuver et le tenir pour la seule et unique solution.
18.03.1871 : Ce jour-là, le peuple de Paris se dresse contre les troupes envoyées par le gouvernement pour désarmer les citoyens. Face à la foule solidaire et déterminée, une majorité des soldats mettent la crosse en l’air et se retournent contre leurs généraux. La Commune est née. Elle sera écrasée dans le sang deux mois plus tard, sous les hourras des royalistes, des républicains, de la gauche et même d’un certain Émile Zola. Pour mesurer le degré de courage et d’amour de la liberté qui animait ces gens, qui furent tous fusillés ou déportés à Cayenne, voilà ce qu’à dit Louise Michel le jour de son procès :
Le Président : Accusée, avez-vous quelques choses à dire pour votre défense ?
Louise Michel: Ce que je réclame de vous, qui vous affirmez conseil de guerre, qui vous donnez comme mes juges, qui ne vous cachez pas comme la commission des grâces, de vous qui êtes des militaires et qui jugez à la face de tous, c’est le champ de Satory où sont déjà tombés nos frères ! Il faut me retrancher de la société. On vous dit de le faire. Eh bien, le commissaire de la république a raison. Puisqu’il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame une part, moi ! Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance, et je dénoncerai à la vengeance de mes frères les assassins de la commission des grâces…
Le Président: Je ne puis vous laisser la parole, si vous continuez sur ce ton !
Louise Michel : J’ai fini ! Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi !
19.03.2020, 21h28, dans mes carnets : Le confinement est évidemment une période de désespoir. Le sentiment de défaite est immense, total, ravageur, rien ne sera jamais plus comme avant. On ne peut pas accepter ça puis l’oublier…
« science chases money and money chases its tail and the best minds of my generation can’t make bail but the bacteria are coming to take us down, that’s my prediction it’s the answer to this culture of the quick fix prescription« (Ani DiFranco)
22.03.2020 : Malka enregistre son interprétation de Nocturne Vulgaire. Publication de Il n’y a (peut-être) pas de fin. Dans mes carnets : Je suis allé faire ma balade quotidienne, n’en déplaise aux fascistes qui s’excitent sur les réseaux sociaux.
23.03.2020, 10h, dans mes carnets : Depuis quelques jours, ma méthode de ne plus du tout regarder/écouter/lire les actualités, qu’elles viennent de n’importe où et de n’importe quel support, marche franchement très bien ! […] Il ne s’agit pas de dire que le virus ne tue personne, il s’agit de se rendre compte que le prix qu’on paye pour (peut-être) freiner l’épidémie est beaucoup trop élevé et, en définitive, quoiqu’en disent les adeptes du #restezchezvous, beaucoup plus dangereux. Malka m’a rapporté qu’elle avait vu un vieux sans-abri hurler dans les rues vides, imaginez la torpeur de ce type qui ne doit même pas comprendre ce qui se passe… Les flics, eux, peuvent s’en donner à cœur joie, ils sont les rois de la rue. Et, pendant ce temps, les médias et les bons citoyens font passer la quarantaine, l’absence totale de liberté, pour un truc cool !
23/24/25/26/27.03.2021 : Je pars plusieurs jours sur la côte, en Charente-Maritime. Je passe mes journées à marcher sur le bord de mer et mes nuits à écrire. Je fais des enregistrements audio, prends des photos… Une brève évasion régénératrice.
25.03.1997 : Sortie de Life After Death, le dernier album de Notorious B.I.G., assassiné deux semaines plus tôt, le 9 Mars. Cet album a longtemps été un de mes disques de chevet. Pendant le confinement, j’ai réécouté plus que de raison le morceau suivant, qui en est extrait.
25.03.2021 : Sur les vitres du théâtre occupé : COVID-19 84
26.03.2020, 0h40, dans mes carnets : Personne ne semble voir l’horreur de ce slogan, « restez chez vous », qui appliqué à des migrants prend alors un tout autre sens ! De fait, c’est bien à la vieille France fasciste que nous avons à faire. Cette vieille France fasciste et la jeune France « citoyenne » de Facebook ne font désormais plus qu’un. Dénoncer son voisin qui sort dehors, louer la méthode française comme la seule qui vaille, fustiger les pays qui n’appliquent pas la même méthode, parler d’une seule voix au nom de soi-disant valeurs communes complètement fantasmées, développer une pseudo union sacrée en rejetant, stigmatisant, conspuant tous ceux qui ne marchent pas au pas de l’oie, refuser tout avis extérieur, faire front et partir en guerre derrière le grand leader, tous les ingrédients sont là ! Le fascisme n’est plus une idée, il est bel et bien présent et il serait temps qu’on s’en rende compte.
29.03.2020, 13h53, dans mes carnets : J’ai aussi appris plusieurs choses sur mes contemporains : 1. Ils préfèrent la sécurité à la liberté, c’est un fait qui vient d’être prouver de façon éclatante. 2. Ils vivent dans le média et non plus dans le monde réel. Leurs réactions n’ont plus aucun lien avec ce qu’ils vivent dans leur vie mais uniquement avec ce qu’ils entendent, lisent, voient dans les grands médias et sur les réseaux sociaux, c’est cela qui est devenu leur réalité. Et mettre ces deux constats l’un à la suite de l’autre montre qu’instaurer une dictature n’aurait aujourd’hui rien de bien difficile.
Poème de Malka, écrit en Mars 2020
On ne trouvera pas On ne trouvera pas les réponses Nous sommes tous beaucoup trop agités Et beaucoup trop enfermés. Au final… Finalement, c’est quoi, être libre ? Toujours on quitte une liberté pour une autre. On peut avoir l’espace. On peut avoir le temps. Et quand tout le monde désire le temps libre Secrètement et profondément On se sent libres… D’avoir perdu l’espace Pour retrouver le temps Mais l’espace et le temps ! Mais les deux inconditionnellement !
30.03.2020 : Mort de Manólis Glézos, peut-être le dernier grand révolutionnaire d’Europe. Un type qui a fait la nique aux Nazis, aux Colonels, aux capitalistes, et qui a quitté Syriza dès l’instant où ils ont commencé à collaborer avec le FMI. Je n’ai pas de mots pour décrire toute l’admiration que j’avais pour cet infatigable révolté…
31.03.2021 : Le jour où je commence à lire Quand la ville se tait de Patrick Devret, récit dans lequel je me trouve immédiatement un complice, (« Parcourir la ville […] en tous sens a été ma façon de sortir de la sidération, d’échapper à la pétrification des gestes et des idées, qui vont ensemble. ») j’apprends que nous partons vers un troisième confinement.
coming down from another drunk coma… Everything just slips away… ride on through the Judgment Day… I woke up broken down… One more for the pain… (Scott H. Biram)
Article rédigé dans la nuit du 31.03 au 01.04. Textes & photos : Manu, sauf indication contraire.