
Des poètes beats aux beats des instrus hip hop, il n’y a qu’un pas chaloupé !
Dixième morceau de Zuunzug.


Des poètes beats aux beats des instrus hip hop, il n’y a qu’un pas chaloupé !
Dixième morceau de Zuunzug.

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Les textes regroupés ici et présentés comme les « journaux de bord » de Jack Kerouac proviennent de carnets écrits par l’auteur entre 1947 et 1954. Si certains viennent clairement de ce qu’on peut appeler un journal de bord – on y suit jour après jour la vie et les réflexions de Kerouac – d’autres sont probablement plus à ranger dans la catégorie « brouillons » tant ils ressemblent à des premiers jets destinés à être retravaillés lors de la rédaction des futurs romans. Les sept années choisies couvrent une bonne partie du processus d’écriture de « The Town and The City » (1er roman de Kerouac, publié en 1950) mais aussi de « Sur La Route » et c’est bien évidemment là-dessus qu’on a le plus envie de s’attarder, comment Jack Kerouac a-t-il trouvé son style d’écriture, sa « prose spontanée » ?
Dans les pages des « Journaux de bord », Kerouac passe par tous les sentiments possibles, de la confiance absolue en ses talents d’écrivain au désespoir le plus total. Quiconque a lu quelques bouquins du bonhomme sait à quel point il était torturé, ce qu’on savait sûrement moins c’est à quel point il était bosseur, bûcheur, complètement obnubilé par sa destinée de grand auteur, s’astreignant d’innombrables nuits d’écriture, refusant d’aller voir ses amis et s’enfermant dans sa chambre pour écrire, écrire, inlassablement.
« The Town and The City » né dans la douleur mais quand il sort en librairie, Kerouac est déjà passé à autre chose, autre chose de vraiment grand… Dans la tête de Jack, ce premier roman est déjà du passé lorsqu’il est publié, et il en sera de même pour « Sur La Route » sept ans plus tard. Kerouac veut aller vite et il y va, beaucoup trop, ses sessions de travail sont homériques, ses cuites interminables. Dans ses carnets, il est vrai comme jamais, il écrit comme il pense et tout ce qu’il pense il l’écrit, ainsi sa façon de décrire Allen Ginsberg en 1948 :
« Il est enfermé à l’intérieur de lui-même d’une manière si désespérée qu’il en devient en fait une sorte de gargouille à la proue d’un vieux navire, et alors que le vieux navire progresse sur les eaux du monde entier, la gargouille, sans jamais dévier, grimace et ricane alors que le navire franchit des caps, traverse les mers du Sud, passe devant des icebergs et des albatros, entre prudemment dans des vieux ports crasseux, jette l’ancre dans des lagons fleuris, coule pour finir au fond de l’Océan, où, au milieu de la vase qui fait des bulles, des poissons bizarres et dans la lumière marine, la gargouille continue de grimacer et de ricaner, à jamais. Pourtant, ce n’est pas tout. »
Si vous trouvez ça saisissant – ça l’est – sachez que le reste est du même tonneau ! Les « Journaux de bord » n’ont rien à voir avec les pauvres « Underwood Memories », triste recueil des premiers essais littéraires de Kerouac publié en 2006 mais qui n’aurait probablement jamais dû voir le jour. Nous n’avons pas ici les premières nouvelles et les premiers articles de Jack, nous avons tout ce qu’il y a eu autour de « T&C » et de « Route » et c’est beaucoup, beaucoup plus intéressant. Entre une volée de fulgurances poétiques et quelques réflexions sur Dostoïevski, Kerouac y va même (et c’est assez rare pour être signalé) d’un ou deux couplets politiques :
« En Russie, ils triment pour l’état, ici ils triment pour la Consommation. Il n’y a pas la moindre différence nulle part… Les gens vont simplement se ruer vers des boulots qui n’ont aucun sens, jour après jour, vous les voyez en train de tousser dans le métro à l’aube, et ils ne se reposent jamais, ne se détendent jamais, ne profitent jamais de la vie, tout ce qu’ils font, c’est « couvrir leurs dépenses ». […] Je vous le dis, ils ne méritent rien d’autre que du mépris, et vous pouvez être sûr, naturellement, qu’ils seront prêts à partir pour une guerre exterminatrice que leurs dirigeants vicieux auront concoctée pour sauver les apparences. […] Après tout, qu’arriverait-il à notre précieuse société de consommation si nos exportations doivent faire face à la concurrence russe. Merde aux russes, merde aux américains, merde à tous. Je vais vivre à ma « manière paresseuse de vaurien », voilà ce que je vais faire. »
Dans ce qu’on pourrait appeler les « brouillons » de « Sur La Route », commencés dès 1948, on découvre non seulement les prémices de la prose spontanée kerouackienne mais aussi des événements, des réflexions, des émotions qui seront ensuite développés puis imprimés dans le roman. Le passage de la « mort à Denver » auquel on a droit au tout début de la troisième partie de « Route » prend ici la forme d’un sublime texte de quatre pages intitulé « Le Cœur et l’Arbre » (p. 323) et qui se termine ainsi :
« Le vieux Noir avait, dans la poche de sa veste, une canette de bière qu’il était en train d’ouvrir ; et le vieux Blanc jetait un regard envieux sur la canette & fouillait sa poche pour voir s’il avait de quoi s’en acheter une.
Oh, comme je suis mort, cette nuit là!
Là-bas à Denver, tout ce que j’ai fais, c’est mourir – jamais rien vu de pareil.
Je me suis éloigné en direction des rues muettes du centre de Denver, en direction du trolley de Colfax & Broadway ; où se trouve le grand bâtiment stupide du Capitole avec son dôme éclairé et ses pelouses bien tondues. Plus tard, j’ai marché sur les routes plongées dans le noir absolu du côté d’Alameda et je suis revenu à la maison qui m’avait coûté 1000 dollars pour rien, où ma sœur et mon beau-frère étaient assis à se faire du souci pour l’argent et le travail et l’assurance et la sécurité et tout ça… dans la cuisine carrelée de blanc. «
Dans son carnet appelé « Pluie et Fleuves » – tout un programme – Kerouac entreprend de synthétiser et résumer ses différents voyages à travers les États-Unis pour en faire ce qui deviendra « Sur La Route », les connaisseurs du bouquin seront donc ravis de découvrir la matière qui a donné le livre de 1957, la sélection des textes est excellente et leur agencement donne, d’une certaine manière, l’impression de voir le roman prendre forme sous nos yeux.
Quel plaisir aussi de trouver, page 501, la première trace du texte qui deviendra plus tard la chanson « On The Road » / « Home I’ll Never », popularisée en 2006 par Tom Waits sur l’album « Orphans » et à laquelle je consacrerais le prochain article sur Jack Kerouac.
Pour finir, je pense que n’importe quel aficionado de Kerouac se doit de lire les « Journaux de bord 1947-1954 », tout ce qui fait Jack était déjà là, tout était déjà… dans sa tête.
« Il n’y a rien à écrire. Le seul homme qui semblait s’en soucier, George Martin, est mort et enterré. Je ne me souviens même pas si Leo Kerouac était véritablement comme ça.
Tout était dans ma tête. » (Août 1949)

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Dans les faits, le « Desolation Angels » de Jack Kerouac est resté inédit en français jusqu’en 1998, quand les éditions Denoël se sont enfin décidées à sortir la version complète du roman dont ils n’avaient jusqu’ici publié que la… seconde partie, sous le titre des « Anges Vagabonds » en 1968.
Explication : « Desolation Angels », sorti en 1965 aux États-Unis, compte plus de 500 pages réparties en deux « livres » :
Livre 1 : Anges de la désolation (environ 300 pages)
Livre 2 : En passant (environ 220 pages)
« Les Anges Vagabonds » ne contient lui que le livre 2, « En passant ». Les 300 premières pages du roman (et quelles pages !) sont purement et simplement « oubliées » et on a rebaptisé tout ça d’un titre plus accrocheur, faisant évidemment référence aux « Clochards Célestes », sorti en 1963 en France (beaucoup plus tard, ce sont les éditions La Table Ronde qui feront très fort en rééditant le premier roman de Kerouac, « The Town And The City » sous le titre « Avant La Route »!).

« Anges De La Désolation » n’a donc été publié intégralement en France qu’en 1998 et le passage « Anges Vagabonds » (donc en fait le livre 2, « En Passant ») a eu droit à une nouvelle traduction, ce qui veut dire, à mon avis, qu’on peut raisonnablement oublier pour de bon la version tronquée de 1968…
C’est que, définitivement, les quelques 300 pages de prose amère qui remplissent le « livre 1 » sont absolument indispensables.
« Je n’ai aucune raison de chicaner avec l’absence de jugement placé dans les Choses par le Juge Absent qui a édifié le monde sans l’édifier.
Sans l’édifier. »
Le livre commence alors que Kerouac est seul dans une cabane sur le pic de la Désolation (quelque part dans les montagnes de l’extrême nord-ouest des États-Unis) où il s’est installé pour deux mois en tant que surveillant de feux de forêts. Nous sommes à l’été 1956, un an seulement avant la publication de « Sur La Route » et Jack, constamment sollicité en ville, a une de ses furieuses envies de solitude qu’il aura toute sa vie sans jamais, finalement, ne réussir à supporter l’isolement.
Donc Kerouac est en haut de sa montagne et il médite, écrit et fait des plans sur la comète (1er chapitre : « Désolation dans la solitude »). À certains moments il s’émerveille, à d’autres il balise complètement mais, en définitive, il est très vite impatient de redescendre. Commence alors le chapitre 2, celui de la « Désolation dans le monde »…
Ces deux gros chapitres, d’environ 150 pages chacun, composent donc le livre 1 de « Desolation Angels », et si la prose de Jack est à son sommet, elle n’en est pas moins extrêmement désabusée la majeure partie du temps.
« Et la grimace de Raphaël m’arrache quelques larmes très vite, je le vois, je souffre, nous souffrons tous, des gens meurent dans vos bras, c’est insupportable mais il faut continuer comme si de rien n’était, non ? Non, lecteurs ? »

Vient ensuite le livre 2, « En passant », où Kerouac voyage à Mexico puis à New York avant de rejoindre William S. Burroughs à Tanger, en Algérie, où il passe ses journées à se défoncer avant de perdre goût à tout à la suite d’une overdose d’opium… Il finit par réaliser son rêve de venir en France (terre de ses ancêtres) mais le cœur n’y est déjà plus et il traverse le pays comme un fantôme, triste et maussade. Après un court séjour à Paris, il poussera son voyage jusqu’à Londres mais uniquement pour obtenir de l’argent de son éditeur et se payer son billet de retour aux États-Unis (en bateau) afin de retrouver le rassurant foyer familial.
« tout ce que je voulais maintenant d’une certaine manière, c’était des corn flakes près d’une fenêtre de cuisine en Amérique avec le vent chargé de l’odeur des pins, c’est à dire une vision de mon enfance en Amérique je suppose. »
Le retour aux États-Unis est l’objet du dernier chapitre du livre, Kerouac dilapide la dernière avance de son éditeur pour faire déménager sa mère en Californie et voyage avec elle de New York à San Francisco à bord des bus Greyhound. Quelques semaines plus tard, « Sur La Route » sort en librairie et Jack s’apprête à vivre, ce qu’il appelle quelque part dans le livre, « l’horreur de la notoriété littéraire ». Quant à « Mémère », elle ne se plaira pas en Californie et repartira rapidement sur la côte Est.
Écrit entre 1956 et 1961, « Anges de la Désolation » relate une période charnière dans la vie de Kerouac, il retrace ces quelques mois qui ont précédé la publication et le succès fulgurant de « Sur La Route », le roman qui changea la vie de Jack et en fit, bien malgré lui, une star et une icône de la beat génération.
« Penser que j’ai été tellement mêlé à cette affaire, en fait à ce moment précis le manuscrit de « La Route » était en cours d’impression pour une publication imminente, et tout le truc me fatiguait déjà. »
Pour résumer, « Anges de la Désolation » est, selon moi, une des œuvres majeures de Jack Kerouac, même si il est vrai que je dis ça de la moitié de ses livres… En tout cas, zappez « Les Anges Vagabonds » et préférez l’original !

« tandis que le soleil orange de Lowell octobré obliquait à travers les stores du porche et de la cuisine et découpait une colonne de poussière paresseuse dans laquelle mon chat était en train de lécher sa patte avant lap lap avec langue de tigre et dents pointues, tout subi et poussière advenu, Seigneur – ainsi à présent dans mes vêtements sales et déchirés je suis un paumé dans les Hautes Cascades et tout ce que j’ai pour cuisine, c’est cette hallucinante cuisinière déglinguée avec son tuyau fendu et rouillé – calfeutré, ouais, au plafond, avec de la vieille toile à sac, pour empêcher les rats d’entrer la nuit – des jours il y a bien longtemps au cours desquels j’aurais pu tout simplement me lever et aller embrasser soit ma mère soit mon père et dire « Je vous aime parce qu’un jour je serais un vieux paumé dans la désolation et je serais seul et triste » – Ô Hozomeen, ses rochers resplendissent dans le soleil déclinant, les inaccessibles parapets de forteresse se tiennent comme Shakespeare dans le monde et à des kilomètres à la ronde pas une chose qui connaisse le nom de Shakespeare, d’Hozomeen ou le mien. »
Photos de couverture (Desolation Peak) : Pete Hoffman — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7302975
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