C’est une fois arrivé à Riga qu’on a compris qu’on se rapprochait dangereusement de chez nous. Ça faisait un mois et demi qu’on était en Asie. Nos deux derniers jours, on les avait passé à Moscou, une ville qui, si elle ressemble sur pas mal de points à d’autres villes d’Europe, n’a quand même rien à voir avec la plupart des capitales qu’on connaissait et qu’on connaîtrait par la suite. De fait, quand vous débarquez à Riga par le train de nuit en provenance de Moscou, vous comprenez tout de suite que vous n’êtes plus du tout en Russie, vous avez alors presque la sensation de l’avoir fui !
Parce qu’évidemment la Lettonie a vécu une longue relation (non-désirée) avec la Russie et les jeunes générations souhaitent tellement ne plus rien avoir à faire avec leur puissant voisin qu’ils décrocheraient volontiers le pays pour le rapprocher de l’Allemagne ou l’Angleterre. À Riga, tous les jeunes parlent anglais, ce qui n’est pas du tout le cas des anciens qui, pour certains, ne parlent encore que le russe, le letton n’ayant été réintroduit que depuis l’indépendance en 1991. À Riga, d’emblée, on tombe sur des zonards, des mendiants et des types complètement bourrés dans les rues, on est peut-être des gens bizarres mais ça nous a fait plaisir de les retrouver, ils nous avaient manqués, ces paumés qui ressemblaient à nos copains paumés laissés à Paris ! Ce qu’on a retrouvé aussi, c’est de la diversité, car Riga est clairement une ville internationale et ouverte sur le monde, on y croise des gens de tous les pays et, chose impensable, l’un des bars les plus underground de la ville est tenu par un français, on l’appelle d’ailleurs le « French Bar »! Tout se passe comme si la Lettonie, ouverte sur l’Europe, détendue, festive essayait de faire l’exact inverse de ce que fait la Russie et on a clairement changé d’ambiance en une nuit de train ! D’ailleurs, à la frontière, lors du passage côté letton, le seul garde-frontière à qui on a eu à faire s’est contenté de nous demander en rigolant si on avait des armes sur nous, ce qui a fait marrer tout le compartiment.
Riga est une ville beaucoup plus festive et beaucoup moins cher que Paris donc vous pouvez vous y éclater toute la nuit sans problème, d’ailleurs la plupart des bars sont ouverts et bondés jusqu’au matin !
Après Riga, on a été plein Ouest sur la côte Baltique, direction Liepāja, une ville dont on nous avait parlé plusieurs fois. Le quartier du port vaut vraiment le coup d’œil, surtout si comme moi vous aimez les vieux bâtiments de briques rouges, les baraques déglinguées et les vieux rafiots. Et puis c’est là que vous trouverez le Fontaine Palace, un immense bar doté de plusieurs scènes et ouvert 24H/24H 7J/7J, je ne déconne pas, ça existe encore! L’histoire de ce lieu est d’ailleurs assez dingue, c’est Steen Lorenz, alias Louie Fontaine, un rockeur danois qui l’a ouvert il y a une douzaine d’années. Le mec était venu faire un concert à Liepāja dans les 90’s, il est tombé amoureux de la ville et, après s’y être installé, il y a ouvert un hôtel, puis ce bar, puis un restaurant et il a fini par racheter une bonne partie de la ville!Comme tous les puissants,il a fini par se lancer en politique et s’est présenté contre le maire de la ville, il a perdu mais a laissé derrière lui un clip de campagne mémorable que je vous laisse découvrir :
En passant, la plage de Liepāja vaut aussi le coup d’œil, surtout si comme moi vous aimez les plages où personne ne bronze et où peu de gens se baignent 😉
Il fait froid, le feu brûle dans la cheminée, il est minuit et demi – je suis devant un ordinateur aveuglant. Qu’est-ce que je fais-là, et est-ce que j’ai bien été là-bas avant ? Est-ce que j’étais effectivement là-bas ? Dans le transsibérien, devant un paysage droit, horizontal et infini, je pensais à quand je penserais à ce moment-là en n’y étant plus. Je me disais alors que je n’y croirais pas, et malheureusement c’est vrai : je n’y crois pas. Et je ne sais pas quoi en faire.
Je suis en France, dans une maison en pierre. Je suis en train d’effleurer un clavier, ce qui retranscrit un texte sur un écran bleu. J’ai mal aux yeux et je suis fatiguée, il fait nuit et pourtant je ne dors pas. Qu’est-ce que je fais et où est le vent ? Où sont les chevaux, et pourquoi ne les ai-je pas plus approchés ? Où sont le silence et les chants des steppes ?
« Un voyage nourrit, un voyage ce sont des souvenirs et à manger pour toute la vie » : c’est ce qu’on dit, j’avais même presque hâte d’être rentrée quand je voyais que ce voyage était aussi époustouflant, j’avais hâte de voir comment il changerait ma vie ici. Je me disais qu’après tout ça rien ne serait pareil et j’ai comme l’impression à présent d’être passée à côté de quelque chose, d’un retournement de situation, d’une transformation. J’ai l’impression de n’avoir rien fait de tout ça, et c’est d’autant plus coupable de ma part que ce voyage semblait être quelque chose d’incroyable, quelque chose qui serait un événement.
Mais un événement reste-t-il un événement si on en revient et que le retour est un réel retour ? Ulysse rentre chez lui mais après tous ces détours, Ithaque n’est plus Ithaque. Je retrouve Ithaque, et je la trouve triste, alors je me demande : ai-je voyagé ? Suis-je partie ? Ces autres lieux existent-t-ils ou les ai-je fait disparaître ?
La peur m’a bue tout au long de ces derniers mois. Je ne sais plus si j’avais peur alors, réellement, dans le train. J’étais dans l’attente et j’étais vers l’avant. J’attendais impatiemment de partager ce que j’avais vécu. Une fois revenue, je me suis dit qu’on ne voulait peut-être pas m’entendre. Que ce n’était peut-être pas intéressant. Puis j’ai vu le jardin que cultive mon frère, les plantes avaient grandi, s’étaient développées, et donnaient à présent des fruits comestibles. Qu’avais-je alors pour me nourrir et – pire encore – pour nourrir les autres ? Qu’avais-je à raconter ?
Je suis certaine pourtant que ce mois de novembre n’est pas le même que le mois de novembre dernier. Je pense à Tumuruu et Naraa qui sont aujourd’hui dans la région d’Ulziit, je viens de regarder le temps qu’il y fait : -11 degrés et grand soleil à Ulziit, -17 à Kharkhorin. Il est 7h du matin. J’ai laissé en vérité cinquante mille versions de moi à différents endroits du parcours. Finalement, je suis encore en train de boire une bière dans le quartier Exercheia à Athènes, je suis encore en train de marcher sur un trottoir sale et j’y croise encore à ce moment-même le regard du camé qui est assis là. Le train n°5 fait toujours le même bruit de balancier et le gros mec relou n’a pas encore fini de boire son huitième verre de vodka, le village de la vallée d’Ulziit est toujours aussi petit au loin – on marche, on marche depuis des siècles mais le monde est trop grand, on ne se rapprochera pas, on arrivera jamais, le chien de Tumurru nous accompagne au même rythme et jusqu’à la fin des temps – si tous ces temps viennent à finir.
A Moscou les bruits de travaux ne s’arrêteront pas, les passants sont là, les vendeurs de drapeaux aussi. La bière hongroise n’a pas perdu ses faibles bulles, ce qui est tant mieux bien qu’on ne l’ait pas payée cher, et le drapeau hongrois tient toujours avec ses quatre punaises, accroché au barnum du camping. Cette vieille chaussure sur laquelle est écrit « REFUGEES » est peut-être sous la neige à présent, mais elle n’a pas disparu. À Riga nous ne sommes jamais sortis du brouillard alcoolique d’un week-end cyclique, dans les bars, perdus dans nos bières et les vagues font toujours arriver les marins sur les trottoirs, titubant sur le sol qui, lui, ne tangue pas – du moins pas pour l’instant. La Pologne nous a laissés tristes un soir, sous la lune, en rentrant d’un concert, mais aussi trempés par la pluie fulgurante d’un orage à Cracovie. Et surtout, c’est certain – je le sens – je suis encore accoudée à ce bar tchèque, à regarder bêtement un groupe d’amis virevolter, les deux amoureux s’embrasser et repartir pour danser, chanter ou plutôt hurler des chansons, tiens, le barman vient justement de me dire quelque chose en français mais la musique est trop forte, j’ai pas bien entendu. Et je suis distraite par Sara qui me dit que, quand même, c’est plutôt bien que rien ne ferme la nuit en Grèce et qu’on puisse rester jusqu’à l’heure qu’on veut, c’est vrai mais moi j’ai soudainement envie d’aller me coucher, et puis le chien hurle dehors à côté des chèvres, les enfants jouent aux cartes avec Bendé mais je n’arrive pas à suivre, je retourne sur ma couchette. Avec les mouvements du train j’ai peur de tomber, le vent souffle tellement dehors et les filles qui hurlent de rire m’empêchent de dormir, j’ai encore le goût de Retsina dans la bouche et demain, à Athènes, je risque d’être vraiment épuisée. Qu’est-ce qu’une copine de Manu fout ici, à Athènes ? Il pleut tout le temps ici – il parait que « Vilnius » viendrait du mot « pluie » en lituanien – mais leur soupe de betterave froide est vraiment la meilleure du monde. J’ai perdu mon jeu fait d’os de moutons chez Chuka mais j’ai retrouvé tous mes fantômes, ils sont finalement suffisamment vivants pour me rappeler qu’on ne fait rien d’un voyage parce que ce serait tout aussi insensé que de se demander ce qu’on fait de la vie – ou « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». Ce serait aussi absurde de se demander qu’est-ce qu’on doit faire d’un lieu, d’une musique, d’une rencontre, puisque ce sont eux qui font quelque chose de nous, par contre, à tort et à travers et selon leurs désirs.