Bouts de chemin

Août 2020. La liberté soufflait encore un peu. Manu et moi-même sommes partis de la Drôme en voiture, avons suivi des routes de montagnes absolument tortueuses et effrayantes, Mesdames-Sieurs je vous l’assure, les traces de pneus sur le bitume nous montraient les trajectoires ratées de nos malchanceux prédécesseurs. Nous sommes arrivés à Figeac, dans le Lot, grande étape de randonneuses et pèlerins (ou l’inverse, bien sûr) où nous avons laissé la voiture. La suite est vague dans mon esprit, maintenant, dans l’hiver et l’enfermement, à travers masques et buée, je tente de me souvenir de la marche qui a suivi, entre Figeac et Cahors en passant par Rocamadour. Le chemin était tracé par les pèlerins de Rocamadour et de Saint-Jacques-de-Compostelle, mais plutôt déserté. Est-ce qu’il y a eu un été ? Tout ça semble lointain et les souvenirs sont flous, je vous laisse avec mes notes, reconstituées avec les bribes de mémoire qui me restent.

1e jour : La Bavarde

Arrivés dans la ville de Figeac, on a d’abord été accueillis par un flot de parole. Masques, sac à dos, étages, escalier, randonneuse fatiguée, digicode à désinfecter, draps et clés de chambre, marche, ménage, pancartes sur les portes et lessive se sont mêlés en un seul discours aussi sympathique que confus et foisonnant. On a fait un tri dans nos bagages pour repartir le lendemain à pied avec encore trop de choses, mais un peu moins trop qu’avant. Je me suis souvent dit en marchant que je portais ce que j’avais décidé de me mettre sur le dos. Ça paraît banal écrit comme ça, ça paraît neutre et factuel, mais ça m’a en fait un peu renseigné sur ma relation avec moi-même. Ça m’a d’ailleurs paru plus intéressant que toutes ces consignes de légèreté du sac à respecter, qui se partagent chez les randonneurs, et cette sorte de compétition du minimalisme. Insupportables, beaucoup plus que le poids de mon sac à dos, qui n’était finalement qu’une indication de ce que j’avais voulu me faire porter.

2e jour : Double-face

Le 15 août est un jour férié. C’est une information qui ne m’était pas tout à fait parvenue jusqu’à maintenant. Mais ce samedi-là, on s’en est aperçus, et je m’en souviendrai : le 15 août est effectivement un jour férié.

Après une première marche pas si difficile – malgré la rencontre avec une sorte de Cerbère minuscule qui n’avait qu’une seule tête visible mais sûrement trois cerveaux différents puisqu’il a été tour à tour indifférent, agressif et obéissant ; malgré cela donc et parce que le 15 août est un jour férié – notre ventre vide et notre peur de la faim du lendemain nous a poussés dans le seul lieu ouvert du village, la terrasse d’un restaurant à côté d’une boulangerie en vacances depuis la veille, et d’une épicerie fermée décorée d’un joli panneau sur lequel était écrit : « OUVERT ».

C’est alors qu’après Cerbère, Double-Face est arrivé. Le regard noir souligné d’épais sourcils froncés, il nous a désigné du menton un vague menu avant de repartir. Puis il est revenu, un sourire franc, ouvert et lumineux, et le ton enjoué. Un aller, il nous fusillait du regard, un retour, il nous demandait chaleureusement si tout allait bien pour nous.

La salade était trop chère mais meilleure ce soir-là que du vide comme repas, et elle nous a permis de rencontrer un deuxième personnage mythologique. Quand on est partis, Double-face se disputait avec lui-même à propos des habitués du lieu…

3e jour : La Pluie, les Ronces, les Randonneurs, les Chiens et le Nonchalant

Double-face avait raison : on pouvait s’acheter à manger en ce dimanche d’après 15 août, la boulangerie taciturne était ouverte et on n’a pas été obligés de pérégriner à jeun. Tant mieux, parce que la route a été longue. Rejoints et dépassés par des Randonneurs plus rapides et plus aérodynamiques que nous, on a marché à quatre un petit moment, puis la pluie les a remplacés. Apparemment ce n’est pas parce qu’on marche qu’on est randonneur, et nous, on n’est peut-être pas randonneurs.

La Pluie était fine et plutôt sympathique, en tout cas plus que les Ronces. Les Ronces, c’est nous qui sommes allés les chercher pour éviter une grande route, dernière ligne droite croyait-on avant l’arrivée et le repos. Elles nous ont menés a un cul-de-sac et il a fallu revenir à la route. Au lieu d’arrivée, le Nonchalant nous a accueillis, on l’a suivi – en s’étonnant de toutes ces soutanes et robes à fleurs qu’on croisait – jusqu’à une petite cabane où on a appris que le prix à payer pour la nuit comportait des pièces sonnantes et trébuchantes… Dont le plus proche distributeur se trouvait en ville, d’où nous venions, à trois kilomètres et demi de là, ce qui signifiait que nous allions devoir revenir par la route infernale qui nous avait poussés dans les Ronces quelques dizaines de minutes plus tôt.

En suivant des vieilles chaussures accrochées à un grillage puis les aboiements des chiens sur un chemin bordé de ranchs, on a donc rejoint la ville, on a bu une bière pour fêter notre courage et on est repartis par la route qui de nuit était plus lunaire et moins infernale.

Ce résumé était long pour cette troisième journée de marche, mais soyez assurés que cette journée-là était longue pour nous aussi.

4e jour : Dix Kilomètres de Rien du Tout

On était heureux ce jour-là de quitter le chemin tout tracé pour une petite route de campagne. On a eu le temps de boire un café, de se ravitailler, d’aller lentement vers notre destination et une fois arrivés, d’attendre longtemps, longtemps, longtemps. Du village de Thégra, on a pu voir et analyser un premier banc qui avait pour point négatif la visite régulière d’un frelon, une boite à livre, un point wifi dont on n’a pas trouvé le wifi, une petite église et juste derrière un peu de verdure ou l’on peut s’allonger, puis un autre banc sous des pins sur lesquels il y a des pièges contre les chenilles des pins, et également une « Maison du temps libre » malheureusement fermée.

5 Le Gouffre

On est partis sans aucun poids sur le dos, légers.

Des guichets et des distributeurs de gel hydroalcoolique nous on fait suivre une longue file de personnages masqués vers des profondeurs terrestres. Petits pas à petits pas, nous nous sommes dirigés vers l’obscurité et le froid, une voix électronique murmurant dans nos oreilles des histoires d’explorations souterraines et de crevettes transparentes. Un rameur blagueur a fait filer une barque et nous dedans sur une eau verte fluorescente et on a suivi un chemin dans les hauteurs des souterrains au milieu d’une foule de gens. C’est donc un peu sonnés qu’on est revenus aux 35° de la surface et qu’on est repartis avec un jambon cru sous vide et dans ma tête cette question existentielle : est-ce qu’on peut manger un jambon sous vide qui est resté deux heures en pleine chaleur estivale ? La deuxième question qui découle automatiquement de celle-ci : « est-ce que demain existera ? » trouvera peut-être sa réponse dans le paragraphe suivant… Ou pas.

6 Déméter

A Rocamadour, l’hospitalité était à réserver de longues semaines à l’avance, alors on a admiré la silhouette fuselée et escarpée du village-falaise, puis on s’en est un peu éloignés. Par un petit chemin, on a été en direction de la campagne et de ses fermes, et c’est là qu’on a rencontré Déméter. Oui, l’antique déesse grecque de l’agriculture ! Sous son apparence terrestre – celle de la vieille Doso, comme vous le savez si vous avez bien révisé votre mythologie – elle nous a accueillis avec une voix douce et des conseils. On a pu manger à notre faim sous sa protection devant un ciel de soleil couchant avec un camarade inattendu, vert et minuscule, du nom de Hugues. On a bien cru qu’il allait mourir quand j’ai voulu me gratter l’omoplate et lui ai donné un coup par inadvertance. Il était un peu casse-cou, Hugues.

7 L’Épreuve

Déméter nous avait prévenus : une grosse montée à gravir puis un paysage « minéral ». La journée a été rude, chaude et asséchante. À 15h il ne nous restait plus d’eau mais encore au moins la moitié du chemin, on a dû faire un détour par un lieu nommé « Versailles » où on a rencontré une cavalière en maillot de bain qui nous a raconté ses aventures – ce sont mes souvenirs, mais c’était peut-être déjà les effets de la déshydratation, comment savoir ? Sinon personne, un lapin, un héron et… Ah, si.

Trois sportives. Le pas rapide, assuré, un départ aux aurores et des tenues identiques. Elles nous ont dépassés sur la dernière ligne droite de cette étape douloureuse.

8 La Sorcière

Finalement c’est peut-être à cette 8e étape, au 7e jour de marche, qu’on est vraiment rentrés dans la folie et dans le conte…

9 Le Druide

La Sorcière nous avait indiqué un passage secret. On s’est vite retrouvés à piétiner dans les ronces et je commençais à maudire la sorcière (ce qui n’a peut-être pas trop de sens) quand un chemin nous est apparu à côté des ronces, en contrebas. On l’a rejoint tant bien que mal avec nos sacs et nos griffures aux jambes, et on est tombés nez à nez avec un Druide. Après la sorcière de la veille, et tous les autres avant elle, on commençait à ne plus trop s’étonner. Et de toute façon, vu d’où on arrivait et notre aspect général, on n’était peut-être pas beaucoup moins étranges que lui. Il nous a adressé la parole avec un fort accent anglais, et bien sûr, puisque c’était un Druide, il connaissait aussi le passage « secret » de la Sorcière. Il nous a indiqué comment longer les rails de trains, prendre un chemin derrière une église pour rejoindre un pont puis suivre des traces de peintures sur les arbres… On n’a rien compris sur le coup mais un peu de sa magie ancestrale nous a fait retrouver notre route et finalement grâce à lui on a pu contourner de nouveau les ronces. Sur le pont du chemin de fer j’ai vu un écureuil de dessin animé, une noisette dans la bouche, se précipiter vers nous puis bondir dans le sens opposé.

C’était la dernière étape avant d’arriver à Cahors.

Malka

7 commentaires sur “Bouts de chemin

  1. Chouette récit ! J’ai beaucoup aimé.
    …Et puis, vous en faites pas, c’est tellement extrêmement absurde ce qu’on vit là, que ça va bientôt s’arrêter, se déliter… Courage, le fait de dire son malaise aide à passer ailleurs (à côté des ronces je pense), j’ai testé. On sera bientôt de l’autre côté.

    Aimé par 1 personne

    • Merci Jeanne ! Le problème avec l’absurdité c’est qu’on ne sait pas encore jusqu’où cela peut aller et donc, quelle est sa limite… Mais je prends avec plaisir ce message d’espoir, il y a sûrement d’autres passages à tracer ! Malka

      Aimé par 1 personne

  2. C’est fabriqué comment des randonneurs aérodynamiques. Pas d’images, dommage.
    Heureusement, y’a Déméter !
    Superbes dessins. Bien aimé celui de Cerbère.
    Bon ! Votre périple me fait un peu penser à celui de ces surréalistes partis en dérive dans la campagne … et qui en sont revenus plutôt favorables à l’urbain !…
    Je dirai comme Jeanne : Chouette récit ! j’ai bien ri

    Aimé par 2 personnes

    • Ah c’est compliqué les randonneurs aérodynamiques, c’est fait avec plein de matériaux très techniques ultra-légers… Et c’est pas facile de les mettre en images, ils vont tellement vite ! J’essaierai peut-être, quand même. Merci bien en tout cas ! Malka

      Aimé par 1 personne

  3. boujou bin les randonneurs du merveilleux,

    une belle épopée mythologique et fantastique,
    l’aventure est sous les ronces et les détours dans les anfractuosités et lézardes de l’imaginaire bin réel quand on ne fait pas que regarder mais kon VOIT et VIE en vrai pas que virtuel!

    sinon, pour manu, j’ai réécouté des « dernières mesures », nostalgie, nostalgie!, et me suis demandé si « zuun zung ne venait pas de l’onomatopée du refrain de « benz » de NTM?

    bises, tertoustes deux, patoche pastèque! vert dehors! rouge dedans! noirs pépins! « hasta la vitoria siempre! »

    Aimé par 1 personne

    • Boujou Pastèque ! Merci pour ton message ! Par contre cette histoire de refrain de « Ma Benz » alors là rien à voir, on n’y avait même jamais pensé ! Zuun zug c’est une expression en mongol qui veut dire quelque chose comme « toujours plus à l’Est »… Mais va savoir, peut-être que le refrain de « Ma Benz » est en mongol, cela expliquerait que personne n’est jamais rien compris au texte !! 😉 Bises !
      Manu & Malka

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