Billy & Melpomène

   Le 9 Juin 2019, décédait Richard Stephen Shaw, alias Bushwick Bill, alias Little Billy, alias Chuckwick, alias Dr. Wolfgang Von Bushwickin, le plus emblématique des trois membres du groupe de rap hardcore de Houston, the Geto Boys.
Entre 1986 et 2019, Bushwick Bill et les Geto Boys sortirent une pelletée d’albums en groupe ou en solo et choquèrent l’Amérique puritaine et la moins puritaine avec des textes de dangereux psychopathes posés sur des instrumentales surpuissantes.
Dans ce crew de malade, Bushwick, atteint de nanisme, alcoolique et dépressif, n’était probablement pas le meilleur MC, mais il était celui dont les textes étaient les plus touchants bien que tout aussi salaces et violents que les autres. Car Billy y évoquait sans complexe ses troubles mentaux, ses envies de mort, son sentiment d’exclusion…

   L’histoire qui suit, et dont Bushwick est le héros, m’a été inspiré par un appel à textes dont le thème tournait autour des Muses de la mythologie grecque.
Je me suis rapidement aperçu que ma nouvelle ne respectait pas différentes contraintes de l’appel mais je ne pouvais pas m’arrêter là et lâcher Bushwick, son fantôme serait sûrement venu me découper en morceaux pendant mon sommeil… J’ai donc fini mon récit et je le publie maintenant sur ce blog.
Histoire de raconter plus en détail la carrière des Geto Boys, cet article sera rapidement suivi d’un autre revenant sur la discographie de Bushwick Bill et de son équipe, une discographie sacrément inégale mais contenant quelques bombes qui marquèrent l’histoire du rap américain.

   La nouvelle est téléchargeable ICI afin que vous puissiez l’imprimer, la mettre sur une liseuse (format PDF) ou simplement la placer dans un de vos dossiers et revenir dessus quand vous voulez. Et si vous êtes de ceux qui arrivent à lire longuement sur un écran d’ordinateur, la voici en intégralité :

…………………………………………………….

Billy & Melpomène

La femme qui marchait seule sur Waco Street dans le Fifth Ward de Houston, l’un des quartiers les plus dangereux du Texas, n’était pas une pauvre dame égarée là et promise à se faire agresser ou voler son sac à main. Elle n’avait d’ailleurs ni sac ni portefeuille et sa tenue détonnait dans ce quartier pauvre où la culture hip hop battait son plein et où la tendance était aux vêtements flashy, aux baskets de marque et aux gros bijoux clinquants.

Elle était vêtue d’une longue et ample tunique blanche qui lui descendait jusqu’à ses pieds chaussés de sandales d’un genre que personne n’avait jamais vu par ici et qu’on pouvait lacer jusqu’aux mollets, elle portait aussi sur la tête une sorte de couronne faite en sarments de vigne. De toute évidence, son style n’était en accord ni avec le lieu ni avec l’époque.

Elle marchait sur le trottoir d’un pas assuré, longeant les pavillons décrépits dans la nuit trop calme de ce lotissement à la réputation sulfureuse. À cette époque déjà, il était de notoriété publique qu’une personne ne résidant pas dans le Fifth Ward n’avait rien à faire sur Waco Street après minuit, les heures nocturnes n’étant réservées qu’aux affaires louches et aux individus les plus téméraires ou les plus armés. D’ailleurs, en cette nuit d’Halloween 1988, il n’y avait que quatre personnes dans la grande rue déserte, et trois d’entre elles portaient des armes.

Il y avait d’abord John T. Carwick, équipé d’un revolver Smith & Wesson Model 586, qui faisait une ronde devant chez lui avec son calibre à la main, se sachant menacé par les membres d’un gang local à qui il avait raflé une grosse partie de la clientèle de drogués depuis qu’il avait fait passer son entreprise, comme il disait, à la vitesse supérieure.

La seconde personne armée dans la rue était Richard Stephen Shaw, un nain d’origine jamaïcaine qui, après avoir passé sa jeunesse à New York, était venu s’installer à Houston où il avait intégré le groupe de rap des Geto Boys. Complètement saoul, il peinait et titubait sur le trottoir, s’arrêtant régulièrement pour avaler une rasade du mauvais whisky contenu dans la flasque qu’il tenait à la main. Il était cependant bel et bien équipé d’autre chose qu’une fiole en métal pleine d’alcool pour se défendre en cas de mauvais coup.

« Personne ne peut jouer avec Little Billy ! » Répétait-il en zigzaguant dans la rue jonchée de déchets, toujours à deux doigts de s’étaler par terre.

Il sortait d’une petite fête qui avait mal tourné, la drogue et l’alcool l’avait rendu paranoïaque et il s’en était pris à tous ses amis, persuadé qu’ils complotaient contre lui. Il avait quitté la soirée avec pertes et fracas, jurant qu’il allait se mettre une balle dans la tête cette nuit et que ce serait de leur faute, c’était le genre de choses qui arrivait tous les soirs à Richard Stephen Shaw.

La troisième personne dans la rue était un camé qui vomissait ses tripes sur le trottoir, plié en deux, livide, en sueur, une main sur le ventre et l’autre faisant le geste de ne pas s’approcher de lui alors qu’il n’y avait personne à proximité. Ce type inconnu était le seul à ne pas être armé cette nuit-là.

La femme qui marchait seule sur Waco Street était effectivement armée, et son arme était d’ailleurs tout à fait visible, elle tenait un poignard dans la main droite. Pire, la lame de ce poignard était couverte de sang.

Venait-elle de tuer quelqu’un ? Non, car les traces de ce sang remontaient en fait à plusieurs siècles. Et si vous vous demandez comment il est possible que des traces de sang restent visibles pendant des centaines d’années sur une lame en acier, sachez qu’il y a des choses qui ne s’expliquent pas, c’est d’ailleurs ce qu’allait découvrir, cette nuit-là, le nain américano-jamaïcain Richard S. Shaw, qu’on surnommait encore à l’époque Little Billy.

La tunique blanche immaculée de la femme au poignard rayonnait sous les réverbères de la rue, elle progressait sur l’avenue et se rapprochait de Billy qui, toujours plus saoul, était tombé plusieurs fois et avait fini par perdre sa flasque de whisky. Alors qu’il arrivait à l’angle de Waco et de la rue où il habitait, ses jambes ne répondirent plus et il partit en diagonale à travers la route pour finir par se fracasser contre une poubelle qu’il heurta de plein fouet et qui tomba en même temps que lui en se vidant sur la chaussée.

À terre, Billy enragea, il perdit le contrôle et, tout en répétant sa rengaine « personne ne peut jouer avec Little Billy », se mit à marteler de coups de poings le trottoir en béton, se bousillant les phalanges et laissant une flaque de sang sur le bitume. Anesthésié par les drogues et par son mal-être, il ne sentait pas la douleur et la seule chose qui lui traversait l’esprit était une irrépressible envie d’en finir.

C’est à ce moment-là que la femme arriva dans son dos. Sachant comment s’y prendre avec les petites frappes et constatant qu’il lui fallait agir vite, elle ne resta que quelques secondes penchée au-dessus de Billy, puis elle rangea le poignard sous sa tunique et balança au gangster miniature une puissante claque derrière la tête qui envoya valser sa grosse casquette des Houston Rockets et, dès qu’il se retourna, elle lui présenta le masque tragique qu’elle tenait dans la main gauche.

Étalé sur le bitume et méchamment sonné, il vit alors une femme blanche qui se penchait sur lui et il se sentit bientôt comme tiré du sol. Il se crut mort et s’envolant vers le ciel, mais c’était bien la femme qu’il venait de voir qui le portait et elle ne l’emmenait pas du tout au paradis mais plutôt vers le pavillon délabré où il vivait avec ses parents depuis son arrivée à Houston. Il entendit :

« Billy, Billy, tu as mieux à faire que de tirer sur des masques…

Le masque tragique, qu’elle portait constamment sur elle, représentait le visage d’un vieil homme dont la bouche ouverte semblait, non pas crier, mais plutôt aspirer avidement tout l’air alentour, ses yeux, eux, étaient parfaitement vides, ils étaient comme des puits dans lesquels on avait immédiatement peur de sombrer. Le masque était triste et accusateur, il demandait de l’aide mais condamnait tout autant, un visage effrayant venu d’une autre époque, peut-être d’un autre monde, dont même Billy le caïd ne pouvait supporter la vision et, à peine plongea t-il ses yeux dans les siens qu’il hurla, effrayé, et se mit à ramper pour se cacher derrière la poubelle renversée sur le bitume.

Que venait-il de voir ? Billy ne comprenait pas d’où sortait cet homme dont le visage semblait flotter dans les airs. Défoncé comme il l’était, il se trouvait dans l’incapacité totale de réfléchir, il se dit que si un vieux dingue venait de débarquer dans sa rue alors il se devait de lui montrer qui était le maître des lieux et il se demanda ce qui l’avait poussé à se cacher comme ça, lui, le plus petit mais aussi le plus grand gangster du Texas ?

Il attrapa son arme, coincée dans son dos au niveau des hanches, et s’accroupit tout d’un coup derrière la poubelle qui lui offrait une superbe barricade, il pointa directement son feu là où le vieux fou avait surgit. Immédiatement, il reçut une nouvelle claque, plus puissante encore que la première, et il se retrouva de nouveau couché sur le trottoir, K.O. pour le compte.

– Ma casquette… Réussit-il à dire.

– T’en fais pas, je l’ai. »

Il arrivèrent bientôt devant une des baraques les plus déglinguées du quartier : la pelouse n’avait pas été tondue depuis des mois, la petite véranda à l’entrée menaçait de s’écrouler et les carreaux de fenêtre cassés avaient été remplacés par des bouts de cartons. C’était ici que vivait la famille Shaw.

Le père de Billy n’était jamais là et sa mère, désespérée par cette absence, s’assommait d’une telle quantité de somnifères tous les soirs qu’elle ne se serait même pas réveillée s’il y avait eu le feu dans la maison, il était donc libre de faire ce qu’il voulait quand il rentrait en plein milieu de la nuit complètement saoul.

Une fois à l’intérieur, la dame à la longue tunique blanche balança Billy sur le canapé du salon.

« Salope, dit-il.

– Surveille ton langage, punk », répondit-elle.

Billy plongea dans un demi-sommeil jusqu’à ce qu’une odeur familière lui arrive aux narines. Quand il rouvrit les yeux, il crut halluciner, la femme au look de statue de parc municipal était en train de rouler un gros joint d’herbe. Il réussit à se redresser et s’assit sur le canapé éventré d’où sortait de la mousse à travers les déchirures.

« Putain mais t’es qui ? Demanda t-il.

– Je suis Melpomène, fille de Zeus et de Mnémosyne, Muse de la Tragédie, envoyée par les dieux pour répandre les arts sur la Terre, et je suis là pour toi Billy, je suis là pour te filer le bon coup de pied au cul dont tu as besoin.

– Personne ne peut jouer avec…

– Oui, oui avec Little Billy, je sais, le coupa-t-elle, je la connais ta rengaine. D’ailleurs il serait temps que tu t’en trouves une autre, mais on va arranger ça. »

Melpomène venait donc de se présenter, elle était la Muse de la Tragédie, connue pour avoir inspiré Sophocle, Shakespeare, Corneille et Janis Joplin. D’Antigone à The Message de Grandmaster Flash & The Furious Five, Melpomène avait largement contribué à façonner le monde des arts durant ces vingt-cinq derniers siècles. Dame du drame, elle avait soufflé aux oreilles d’artistes qui ne furent plus jamais les mêmes après son passage, mais la tragédie qu’elle répandait n’était pas seulement artistique et, bien souvent, les auteurs des chef-d’œuvres devaient, d’une manière ou d’une autre, les payer de leur vie.

« Une muse, c’est pas… Genre quelqu’un qui vient te donner l’inspiration ? Demanda Billy.

– C’est ça.

– Tu es du Fifth Ward ?

– Je ne suis pas de quelque part à proprement dit, en tout cas pas dans le sens où vous l’entendez. Je viens de loin non seulement géographiquement, mais aussi en terme de temps. Je ne suis pas de ton époque mais je suis de toutes les époques, je suis là cette nuit mais tu ne me verras plus jamais après, pourtant je serais toujours là. Il faut que tu écrives Billy, tu ne peux pas te contenter de danser, de te contorsionner comme ça pour amuser la galerie, d’agiter les mains en l’air pendant que les autres deviennent des stars du rap, tu as de grandes choses à faire dans ce milieu.

– C’était qui le type qui m’a frappé dans la rue tout à l’heure ?

– Le type ? Ah non, c’était un masque. » Elle sortit alors le masque tragique de sous sa tunique, le montra à Billy et le posa sur la table basse devant eux, puis elle continua :

« Et c’est moi qui t’ai mis une claque. Tu n’étais pas en état de m’écouter et de recevoir l’inspiration. En plus, tu étais en train de te détruire les poings à taper sur le trottoir, j’ai dû improviser. »

Mais Billy n’écoutait déjà plus Melpomène, une vague d’angoisse s’était emparée de lui à la seconde où elle lui avait montré le masque tragique et il était de nouveau perdu dans les méandres de son cerveau malade, là où des croque-morts et des tueurs en série tournaient des clips de gangsta rap.

Billy naviguait dans le monde du hip hop depuis son adolescence, il dansait, taguait, mais il ne s’était jamais senti capable d’écrire des textes et quand il avait intégré les Geto Boys, c’était en tant que danseur et non en tant qu’auteur. Il avait pourtant beaucoup de choses au fond de lui et un grand besoin de les dire, mais il n’avait jamais trouvé les mots.

Une puissante détonation, peut-être un coup de feu, retentit dans la rue et Billy redescendit sur terre. Il observa la Muse, il avait les yeux gonflés, les pupilles dilatées et Melpomène avait l’impression qu’il la regardait sans la voir. En ce temps-là, Richard S. Shaw du Fifth Ward avait encore ses deux yeux, ce n’est que trois ans plus tard, en 1991, qu’il en perdrait un en se tirant une balle dans la tête. Melpomène, en tant que Muse de la Tragédie, savait très bien qu’il arrivait toujours un tas d’histoires aux artistes et aux poètes qu’elle venait visiter mais, dans le cas de Billy, elle fut elle-même surprise de la violence des événements.

Ce jour de Juin 1991, alors qu’il était en pleine dépression et complètement déchiré à l’Everclear, ce spiritueux pouvant atteindre les 95% d’alcool, Billy débarqua armé chez sa petite amie et il la supplia de le tuer. Elle refusa et tenta de le calmer mais il ne voulait rien savoir et, fou de rage, il attrapa le bébé de la jeune femme et menaça de le jeter par la fenêtre si elle ne lui tirait pas dessus tout de suite. Une violente bagarre s’ensuivit durant laquelle Billy réussit à la faire pointer l’arme sur lui, un coup de feu partit et une balle se logea dans le crâne du rappeur, qui ne survécu que par miracle.

Alors qu’il sortait à peine du bloc opératoire et que ses potes les Geto Boys étaient à son chevet, des membres de leur maison de disque débarquèrent en disant qu’il fallait profiter de cette occasion pour renforcer l’image hardcore du groupe et ils les prirent en photo, tous les trois dans les couloirs de l’hôpital avec Billy sur un brancard retirant le pansement qui lui cachait son œil foutu. Ils utilisèrent cette photo pour leur troisième album, We Can’t Be Stopped, et les ventes du groupe décollèrent enfin, la curiosité macabre des gens boostant les ventes du disque.

Quand Melpomène eut fini de rouler, elle sortit de sous sa tunique une torche qu’elle plaça sous l’extrémité du joint, celle-ci s’enflamma tout d’un coup et Melpomène tira plusieurs fois sur le spliff pour l’allumer. Une fois assurée qu’il était bien parti, elle éteignit la torche d’un simple regard.

« Waw ! » Billy était sidéré. Ne trouvant pas ses mots, il se contenta de quelques onomatopées et d’un rire un peu dingue en s’agitant sur le canapé comme un gosse.

Après quelques taffes, la Muse tendit le joint au nain qui, dès qu’il tira sa première latte, partit instantanément dans un autre monde. Cette herbe n’avait rien de commun avec toutes celles qu’il connaissait jusque-là, loin de lui embrouiller l’esprit, elle le fit basculer dans une sorte d’état de lucidité parfaite. Lui qui, jusqu’ici, n’avait pas saisi grand-chose à ce qui était en train de se jouer, comprit tout d’un coup avec une clarté absolue la situation : Melpomène était venue faire de lui un artiste, un poète, et il ne tenait qu’à lui d’accepter dès ce soir ou de refuser pour toujours son offrande. S’il acceptait, sa vie ne deviendrait pas plus facile, mais elle vaudrait peut-être enfin la peine d’être vécue et il aurait une raison valable de survivre dans ce monde qui le détestait et qu’il haïssait. Alors qu’il n’avait pas posé une rime sur le premier album des Geto Boys, qui fut un échec commercial et artistique, il pourrait devenir celui qui amène le groupe à autre niveau et met Houston sur la carte du hip hop américain.

Billy se leva du canapé et s’approcha de la Muse, il la fixa droit dans les yeux et, après avoir tiré une nouvelle bouffée sur le joint comme s’il était en train de prendre sa respiration avant un concours d’apnée, il lâcha pour la première fois de sa vie tout ce qu’il avait sur le cœur :

« Je veux écrire sur la mort. Je pense à la mort tout le temps, je veux… Je veux montrer à quel point c’est dur d’être moi, je veux que les gens comprennent pourquoi je suis cinglé. Je me réveille chaque matin en suffocant, c’est tous les jours Halloween pour Billy. J’ai connu le ghetto de Bushwick à New York, toute mon enfance et mon adolescence dans cette crasse, j’y ai vu mes frères tomber, ma famille sombrer. Mon cerveau est un asile de fous, un zoo, une maison hantée, la drogue et l’alcool me consument, j’ai vécu dans la violence et personne n’en a jamais rien eu à foutre de Billy. Je vois des monstres sous mon plumard, des tueurs psychopathes qui m’attaquent dans la nuit, des cadavres qui sortent de leur cercueil, je suis un dingue bon pour la camisole et tout mon univers est morbide. Comment un type d’un mètre quarante peut-il survivre à ça ? C’est parce que je suis devenu le plus dingue, le plus fou, que je dégaine à la moindre occasion. Drogues, sexe, flingues et rap, je suis le plus tragique de tous tes artistes à la manque, je te ferais descendre aux enfers et même toi tu flipperas, tu verras ce que c’est qu’un bad trip dans la tête de Billy. La tragédie, c’est ça, ma vie est une tragédie. Je vais en faire un film avec mes mots, je vais pondre des dizaines de morceaux, ils seront tous noirs et tragiques, des drames en rimes, des tragédies sur instrumentales. Il faut que tu me donnes ce qui me manque, Muse, je suivrais tes instructions si tu fais de moi une légende, c’en est fini de Little Billy, je suis Bill venu de Bushwick, dorénavant les gens m’appelleront Bushwick Bill. »

Melpomène laissa le silence s’installer et regarda, satisfaite, le petit gangster qui se tenait debout devant elle, l’air déterminé. Il resta un moment comme ça, attendant d’elle des instructions mais Melpomène ne disait rien et savourait son plaisir, il lui avait fallu très peu de temps ce soir pour convaincre Richard S. Shaw et elle n’avait aucun doute sur le fait que quelques tragédies notables sortiraient du cerveau dérangé de cet énième exclu du rêve américain. Les brimades reçues à l’enfance, le manque de perspective, la dureté de la vie, Billy était de ceux qui n’avaient rien à perdre et qui étaient prêt à se jeter à corps perdu dans l’art sans même la promesse d’une vie meilleure.

La Muse ne disait toujours rien et il finit par s’impatienter :

« Alors ?

– Alors, trouve des feuilles et un stylo. »

Billy réfléchit trente bonnes secondes puis il se retourna et marcha comme un pantin désarticulé jusqu’à l’escalier, il était encore sévèrement saoul même si l’herbe de Melpomène l’avait étrangement fait retrouver une partie de ses esprits, il s’accrocha à la rampe et se tira avec difficulté jusqu’au premier étage, menaçant de tomber à chaque marche. Ce fut incroyablement long et bruyant mais il finit par redescendre avec ce qu’il fallait, à moitié hilare pour une raison inconnue et marmonnant des propos incompréhensibles.

Melpomène n’avait pas bougé de son fauteuil en face du canapé, avisant quelques vinyles sur un meuble elle reconnue le dernier album de Public Enemy, elle savait déjà à ce moment-là que les rappeurs allaient devenir une grosse partie de sa « clientèle » dans les décennies à venir, succédant aux rock stars et aux punks, bouleversant le monde de la musique et multipliant les destins funestes, restant sur le carreau moins à cause des drogues que des armes. Les codes et les styles changeaient mais Melpomène savait toujours se renouveler et elle restait, en cette fin de vingtième siècle, la plus en vue des neuf Muses de la mythologie grecque.

Revenu dans le salon, Billy jeta à Melpomène les feuilles et le stylo qu’il avait trouvé et retourna au joint qu’il avait laissé dans le cendrier. Elle passa en revue le tas de papiers et ne garda que les feuilles vierges qu’elle renvoya avec le stylo à l’apprenti poète. Mais Billy était déjà reparti dans ses pensées, la vision de ses mains tachées de sang l’avait ramené à son coup de folie de tout à l’heure, il repensait à sa soirée, au masque tragique, à ses poings sur le bitume… Il ne ressentait toujours aucune douleur et cela l’étonnait. Melpomène l’appela et lui fit un signe de tête en direction du tas de feuilles.

« Quoi ? Demanda t-il.

– Tu ne crois quand même pas que je vais écrire pour toi ? »

Il rit bêtement, bien sûr que c’est ce qu’il avait cru.

« Au moins au début non ? Car le problème, tu vois, c’est que moi je ne sais pas écrire. Dans les Geto Boys, je fais le show, c’est tout. Je ne saurais pas comment faire pour aligner des rimes, je croyais que tu allais faire le gros du travail…

– Prends ce stylo Bushwick Bill, tu sais tracer des lettres alors tu sais écrire. »

La suite de cette histoire est une affaire entre Richard S. Shaw et Melpomène, personne ne sait exactement comment les Muses agissent et ce qui donne à un type paumé et alcoolisé la capacité d’écrire un texte qui marquera les esprits. Mais cette nuit-là, Billy écrivit longtemps, une femme en tunique blanche penchée sur son épaule, un masque tragique posé sur la table basse et un joint d’herbe mythologique dans le cendrier. Il mit sur le papier tout ce qui le rongeait de l’intérieur et finit avec des crampes dans les doigts, vidé et épuisé, comme s’il avait enfin craché dans l’encre noire qui dégoulinait sur les feuilles tout le venin qu’il avait en lui.

Quand le soleil commença à cogner sur le Fifth Ward et que la matinée fut déjà bien entamée, Billy alla se coucher. Complètement exténué, il s’écroula dans son lit sans même se rappeler qu’il n’était pas seul.

Melpomène resta un moment dans le pavillon, elle alluma la télé, prit un yaourt dans le frigidaire, regarda les jaquettes des cassettes de films d’horreur qui traînaient dans le salon… Elle était satisfaite d’avoir choisi cette nuit d’Halloween pour rendre visite au nouveau poète du macabre, cela faisait sens et une semaine plus tard sortirait le premier volet de la franchise de films Chucky, dont le personnage principal, la poupée tueuse, allait devenir le double de Bushwick Bill dans ses chansons, le rappeur trouvant là une incarnation presque parfaite de lui au cinéma : un être minuscule causant le carnage autour de lui.

La Muse sortit du pavillon et refit son trajet de la nuit en sens inverse. Malgré le soleil et la chaleur, les rues étaient encore assez vides, très peu de gens s’aventuraient dans le Fifth Ward même en pleine journée et les quelques personnes que croisa Melpomène ne firent même pas attention à elle, elle avait pourtant le masque tragique dans la main gauche et le poignard dans la droite, simplement parce que c’était ainsi qu’on la représentait…

Billy ne se réveilla qu’en début de soirée, alors que le soleil sombrait à l’horizon jetant sur les champs de pétrole du Texas un voile rouge sombre. Les premières minutes, il fut incapable de se souvenir de sa soirée de la veille. Il était content d’être dans sa chambre mais n’avait aucune idée de comment il était rentré chez lui. Ils avaient mal aux mains mais la douleur empira encore lorsqu’il les regarda.

« Fuck ! » Dit-il en voyant ses phalanges meurtries et le sang coagulé partout sur ses poings.

Il se rappela avoir tapé sur le bitume, il se rappela d’un type barbu aux yeux vides, il se rappela s’être embrouillé avec ses potes. Des images lui revinrent peu à peu : une poubelle renversée sur le trottoir, sa flasque de whisky qu’il avait perdu, une torche, un joint… Mais il n’y avait pas que du sang sur ses mains, il y avait aussi des taches d’encre. Il se revit en train de chercher des feuilles dans sa chambre. Il était monté à l’étage puis redescendu. Y avait-il quelqu’un en bas ? Et qui était ce vieux fou sur Waco Street ?

De toute évidence, il lui manquait une partie de la soirée mais, comme d’habitude, il n’était pas sûr de vouloir réellement s’en rappeler. Ce qui était sûr, c’est qu’il avait mal partout et qu’il fallait qu’il se roule un joint. Il tâta ses poches, inspecta sa chambre mais constata à son grand désarroi que son herbe et son tabac étaient restés dans le salon. À cette heure, il ne pourrait pas éviter de croiser sa mère en bas, mais il n’avait pas le choix.

En descendant, il vit que même la rampe de l’escalier était tâchée de sang. Qu’est-ce qui lui avait pris de marteler le bitume comme ça ? Les images de sa soirée lui revenait petit à petit mais elles se mêlaient aux rêves étranges qu’il avait fait pendant sa journée de sommeil et tout restait extrêmement flou.

Quand Billy arriva en bas des marches, il vit sa mère assise sur le canapé, penchée sur la table basse, elle essayait de déchiffrer les feuilles couvertes d’encre noire et de tâches de sang qui traînaient là. Lorsqu’elle se rendit compte que son fils était descendu, elle se tourna vers lui et, un petit sourire moqueur sur le visage, lui dit en agitant les papiers qu’elle tenait à la main :

« Mon p’tit Billy, c’est toi qui as écrit ça ? »

Alors tout d’un coup, Billy se rappela qu’il avait passé toute sa nuit à écrire et à fumer, qu’il était resté assis des heures sur le canapé à se prendre la tête sur des rimes dans l’idée de les proposer aux Geto Boys dès que possible. Il fonça vers sa mère et lui arracha les feuilles des mains, elle riait bêtement et regardait son fils avec une sorte de pitié.

« T’es complètement malade mon gamin, tu dois vraiment avoir le cerveau pourri pour écrire des horreurs pareilles. Bravo pour ta carrière dans la musique, tu iras loin avec des trucs comme ça, t’es vraiment le dernier des bons à rien mon p’tit Billy. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Et ton père qui n’est jamais là…

– Lâche-moi, cria Billy, et ne recommence pas à chialer avec papa ! »

La seconde d’après, sa mère avait déjà oublié de se moquer de lui, elle venait de replonger dans la mélancolie de son mari absent, dans la mélancolie de sa vie ratée, de son fils raté. Elle se leva pour aller dans la cuisine et Billy sut tout de suite ce qu’elle allait y faire, elle allait se servir un grand verre d’eau et avaler un anti-dépresseur. Il y avait des anti-dépresseurs partout dans la maison : dans la cuisine, la salle de bain, les toilettes…

Billy, ses textes dans une main et son pochon de cannabis dans l’autre, remonta rapidement dans sa chambre sans ne plus se soucier de sa mère qui allait probablement retourner s’affaler dans le canapé pour pour y comater toute la journée devant la télévision.

Une fois là-haut, il s’assit sur son lit et étala les feuilles devant lui. Il roula un joint et entreprit de se relire. Toutes les pages étaient couvertes de textes, il avait écrit de manière frénétique, il y avait des dizaines de couplets, il n’en revenait pas.

Il lut une première page, une seconde, chercha dans le tas un moment, sortit une feuille au hasard, revint sur les premières… Une demi-heure plus tard, il avait tout lu et, après avoir tiré une grosse taffe sur son joint, il partit dans un grand éclat de rire. C’était un rire étrange, dément, lui-même ne savait pas pourquoi il riait. En fait, il était stupéfait, ce qu’il venait de lire était exactement tout ce qu’il avait toujours rêvé d’entendre. Sa rime était tragique, désespérée, c’était une autopsie de son cerveau dérangé, une peinture surréaliste du monde gore et ultra-violent qu’il avait dans le crâne, un résumé de ses pensées les plus sombres. Le film d’horreur de sa vie venait de défiler devant ses yeux et toute la douleur, toute la souffrance qui l’habitait était étalée là, devant lui.

Subitement, Billy eut une vision : il vit une femme portant une longue tunique blanche, une femme au visage d’un calme absolu et aux yeux profonds et insondables, il la vit devant lui, sur l’unique chaise de la chambre, et puis elle disparue. Sa mère l’appela :

« Mon p’tit Billy, viens me voir il faut que je te parle… »

Elle avait la voix molle, fatiguée, elle ne savait sûrement déjà même plus ce qu’elle disait.

« Lâche-moi maman, et arrête de m’appeler p’tit Billy ! »

Au moment-même où il dit ses mots, ses yeux se posèrent sur le bas d’une des pages de son chef-d’œuvre nocturne, il y parlait de sa jeunesse à New York dans le ghetto de Bushwick, du rap, de la violence et de tout ce qu’il avait vécu là-bas. Un tas de souvenirs remontèrent à la surface et Billy se rappela à quel point Bushwick l’avait forgé et avait nourri sa passion pour le hip hop. C’était à New York qu’il était devenu quelqu’un même si c’était cette nuit, à Houston, qu’il était devenu poète.

Fini pour lui de danser et de taguer, il allait devenir le rappeur le plus barge de tous les États-Unis. Il irait plus loin que n’importe qui et laisserait une marque indélébile dans le monde de la musique.

Bill déboucha son stylo avec les dents et garda le capuchon dans sa bouche pendant qu’il écrivait une dernière rime tout en bas de la page où il ne restait plus qu’un tout petit bout de feuille blanche :

Je suis le plus taré des MCs, un dingue bon pour l’asile

Ne cherche pas, personne ne peut jouer avec Bushwick Bill !

Texte : Manu Hollard / Dessins : Malka Fleurot

9 commentaires sur “Billy & Melpomène

      • Merci pour votre réponse. Je suis contente que mon site (et du coup mon travail) vous plaise. Peut-être, qui sait, un germe d’échange plus poussé,, une affaire à suivre ? On verra…
        Continuez à nous (m’) enchanter avec vos publications !
        Jeanne

        Aimé par 1 personne

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