• Visions de Cody

    « Jadis sous le soleil rouge – ce fou de Cody, dont ceci est l’histoire, oyez braves gens. »
    Jack Kerouac : Visions de Cody

    « Visions of Cody is a bizarre book with a bizarre history. »
    Aaron Latham, New York Times, 28 Janvier 1973.

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    Difficile de résumer ou d’analyser un livre comme les Visions de Cody de Jack Kerouac. En ce qui me concerne, c’est le seul ouvrage de l’auteur que je n’ai jamais conseillé à qui que ce soit. Non pas que je ne l’apprécie pas, je le trouve génial, mais il ne s’adresse à mon avis qu’aux kerouakiens avertis, aux dingues de la Beat Generation et aux allumés au chômage qui auront le temps de se plonger dans ce long récit déstructuré qui se joue de la flèche du temps, se fiche de l’ennui qu’il peut procurer aux lecteurs et dont le seul fil rouge est Cody Pomeray/Dean Moriarty/Neal Cassady, et encore.

    Écrit en 1951-1952 sous influence de benzédrine, la drogue du moment aux États-Unis, dont Kerouac n’hésitait pas à user et abuser, Visions de Cody est un roman expérimental se voulant, selon l’auteur lui-même, « une étude de caractère […] du héros de Sur La Route, Dean Moriarty, dont le nom est désormais Cody Pomeray. »

    Ce Dean Moriarty devenu Cody Pomeray est en fait, évidemment, Neal Cassady, le meilleur ami de Jack dans les années 50, un ex-délinquant juvénile venu du Colorado qui a débarqué dans la bande de Kerouac à New York en 1947. Avec Neal, Jack a passé des nuits entières à écouter du bop en picolant dans les bars, il a traversé l’Amérique d’est en ouest, voyagé jusqu’au Mexique et vécu mille aventures qui constitueront la base de son œuvre littéraire.

    Neal l’enfant sauvage est tout ce que Jack rêve d’être, un type spontané qui n’a peur de rien, amoureux de la vie, séducteur, vivant l’instant présent à fond sans se soucier du lendemain, et il l’admire tellement qu’il va écrire les sept cents pages des Visions pour lui, alors qu’il travaille en même temps sur La Route, qui lui est aussi presque entièrement consacrée.

    « Il évoquait une doublure d’Hollywood qui boxe à la place du héros avec un tel acharnement lointain, anonyme et vicieux […] que tout le monde commence à s’interroger, car le vrai héros ne se comporterait manifestement pas ainsi dans cette irréalité réelle. »

    ***

    Réputé impubliable malgré les énormes succès de Kerouac en librairie, Visions de Cody ne sortira qu’en 1972 et ni son auteur ni son héros ne vivront assez longtemps pour le savoir, Jack décédant en 1969 des suites d’une cirrhose alcoolique, et Neal en 1967, le nez dans la neige, après une soirée trop arrosée d’acides. Il paraît que lorsqu’on lui a annoncé la nouvelle, Jack n’a pas voulu croire au décès de Neal, et il aurait longtemps maintenu que son ami (qu’il ne voyait pourtant plus beaucoup à cette époque) avait mis en scène sa mort pour ne pas avoir à payer les pensions alimentaires qu’il devait à ses ex-femmes…

    Dans les Visions, Cody Pomeray/Neal Cassady est au-delà de l’héroïsme, il est un objet de fascination (et d’étude) là où il n’était que le meilleur ami dans Sur La Route. Ses faits et gestes sont mythifiés et chacune de ses paroles est lourde de sens, plusieurs longs sketchs décrivent même des épisodes de sa jeunesse et de son enfance, que Kerouac invente avec un luxe de détails stupéfiant.

    Les sketchs, ce sont ces plus ou moins longs paragraphes de retranscriptions d’événements, de descriptions du décor, d’analyses du comportement de badauds dans la ville, qui constituent la première partie du livre (les deux premiers chapitres). Ici les néons d’une enseigne de cinéma de quartier, là les toilettes pour homme du métro aérien, plus loin la cliente d’une cafétéria new-yorkaise puis le jazzman Lee Konitz qui va traîner chez un disquaire ; et partout Cody Pomeray le Fameux, parfois reniflant dans une ruelle grise en proie à mille pensées, d’autres fois juste étant passé par ici, hier ou il y a dix ans.

    Si vous n’avez pas stoppé votre lecture au bout de trente pages, c’est déjà que vous aimez bien le style Kerouac, mais attendez un peu la suite.

    N’importe quel kerouakien débutant sait à quel point Jack était obsédé par l’envie de relater avec le plus de justesse possible les événements qu’il avait vécu, s’attachant le plus souvent à des détails infimes comme un reflet sur le capot d’une bagnole, les raies de lumières dans l’entrebâillement d’une porte, une fissure sur le trottoir ou un mot prononcé avec un drôle d’accent dans une conversation, mais rien ne nous avait préparé à la deuxième partie du livre : La bande. Deux cents pages de retranscriptions, au mot près, de cinq nuits de discussions enregistrées au magnétophone avec Jack, Neal et quelques autres.

    La première fois que j’ai lu les Visions, il y a une douzaine d’années, ce chapitre m’avait paru interminable et j’avais bien failli renoncer. Étrangement, en le relisant cette année, je n’ai pas vécu les mêmes souffrances. La raison en est sûrement que je connais désormais beaucoup mieux les dingues qui figurent sur la bande, leurs discussions bizarres & leurs histoires étranges ne me sont plus tout à fait incompréhensibles, je les ai déjà plus ou moins entendu dans d’autres livres. Cela fait, il est vrai, un bon moment que je me familiarise avec les membres historiques de la Beat Generation, la description détaillée de leurs soirées de défonce m’évoque donc beaucoup plus de choses qu’avant, peut-être même de manière exagérée… En tout cas, cela me conforte dans l’idée que ce livre n’est recommandable qu’aux Beats convaincus !

    Ceux qui, néanmoins, arriveront jusqu’au chapitre Imitation de la bande – juste après l’enregistrement de l’émission religieuse avec le prêcheur et les fidèles en transe – découvriront alors ce qui était réellement impubliable dans ce livre car, à partir de là, comme l’écrit Allen Ginsberg dans la préface, K. a entièrement renoncé à la littérature américaine pour laisser libre le cours à son esprit.

    La dinguerie et la liberté d’écriture dont fait preuve Jack dans cette dernière partie du livre (environ deux cent cinquante pages) n’est comparable qu’à ses recueils de poésie ou à Vieil Ange de Minuit. Tout est mis sens dessus dessous, Kerouac réécrit la bande du magnétophone mais il y insère également une sorte de version ultra-rapide de Sur La Route avant de mettre en scène sa propre pendaison par deux fois tandis que Joan Rawshanks dans le brouillard joue la comédie sous les projecteurs dans les rues de San Francisco. Voilà exactement ce qui se passe.

    Mais Jack étant Kerouac, toute cette affaire ne pouvait que se terminer par une apothéose : le récit de son voyage au Mexique avec Neal Cassady et Frank Jeffries et une scène finale qui est en fait la même que celle de Sur La Route, mais réécrite, le tout raconté d’une manière si fulgurante, puissante et émouvante que cela constitue, selon moi, un des sommets de la carrière du King of the Beats.

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    Pour conclure, Visions de Cody est ouvrage inclassable, long et exigeant qui a toutes les qualités et les défauts pour être classé comme « chef d’œuvre illisible » – comme je l’ai lu récemment à propos de L’Infinie Comédie de David Foster Wallace – dans la bibliothèque de ceux qui utilisent ce genre de qualificatif pompeux. Novateur et barré tout enétant capable de nous tirer des émotions, il réussit à être à la fois futuriste et nostalgique, un peu comme un film en images de synthèse en noir et blanc… À moins que tout celane soit au final qu’un des principes de la prose spontanée, théorisée par Kerouac lui-même, poussée à son paroxysme : Pas de pause pour penser au mot juste mais l’accumulation enfantine et scatologique de mots concentrés jusqu’à ce que la satisfaction soit atteinte, ce qui finira par être une grande valeur rythmique ajoutée et sera en accord avec la Grande Loi du Tempo.

    Voilà, j’espère vous avoir bien exposé les dangers qu’il y a à se lancer dans la lecture des Visions de Cody de Jack Kerouac. Si dès lors vous souhaitiez quand même vous y risquer, merci de ne pas me tenir responsable des éventuels effets secondaires (confusion, ennui, illumination…) qui pourraient en découler. Je n’ai écrit cette chronique que dans un but préventif, évidemment.

    La fumée monte au-dessus des rotondes et des ateliers où, le soir, on accroche des salopettes maculées de graisse à des clous, près des vestiaires, dans la lumière brune et triste… la lumière de Cody, du travail, de la nuit, les ténèbres de la paternité. Une bouteille de vin vide (Guild), une planche, un bout de carton d’une caisse de citrons, déchiré un wagon probablement chargé dans les cours tout aussi ensommeillées de La Nouvelle-Orléans, tout en bas du pays, avant de parcourir cette vieille terre folle de nos rêves – morceaux de métal rouillés sans nom, pièces de fer-blanc informes – Le Vieux Cody Pomeray n’est pas encore passé par ici ! – devant ces rails ultimes, ce tas de légumes avariés, la Côte sainte a disparu, la route sacrée s’achève.

    Manu – Zuunzug

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  • Pic, de Jack Kerouac

    « Penses-tu qu’ils vont le mettre à la porte ? » a demandé Slim, rendu curieux, pis l’homme a répondu : « Henry ? S’ils vont le mettre à la porte ? » Là, j’ai eu peur qu’il reparte pis qu’il revienne plus. « Tu veux dire Henry ? » pis il a regardé ailleurs en baissant la tête, il avait l’air trop fatigué pour faire autre chose que de baisser la tête. « Je te le dis, il a le record mondial pour ça. Il s’est fait mettre à la porte plus souvent qu’il a été engagé ».

    Pic, dernier roman de Jack Kerouac, terminé en 1969 et publié deux ans tard à titre posthume, est un livre bien particulier dans la bibliographie du « King of the Beats ». S’il reprend tous les thèmes chers à l’auteur – le stop, le jazz, l’errance, la pauvreté – ce n’est pas par le biais des virées de Sal Paradise, Ray Smith ou encore Jackie Duluoz, les alter ego de Jack dans ses précédents livres, mais à travers les aventures d’un jeune orphelin noir de Caroline du Nord, Pictorial Review Jackson, dit Pic.

    À la mort de son grand-père, Pic doit aller vivre chez sa tante dans une grande maison accueillant une douzaine de membres de la famille. Mais le jeune garçon est détesté par le vieil oncle aveugle, ainsi que par plusieurs autres membres du foyer, à cause d’une histoire liée à son père, que Pic n’a pas connu. Il n’a pas beaucoup connu sa mère non plus, morte quand il était jeune, et à peine plus son grand frère, parti sans prévenir il y a longtemps. C’est pourtant de ce frère, Slim, que viendra la libération.
    Arrivé tout droit de New York, il vient se proposer pour adopter le petit Pic et l’emmener vivre à la ville avec lui. Devant l’hostilité de la famille pour ce projet, Pic et Slim devront attendre la nuit pour filer par la fenêtre, sous le regard complice de leurs cousins…

    Pour rendre son Pic crédible, Kerouac a écrit tout son roman dans le dialecte des Noirs du Sud des États-Unis, cette même manière de parler à laquelle il avait emprunté le mot beat, comme il l’a toujours précisé dans ses interviews. Pour la version française, le roman a été traduit en québécois, une idée géniale qui aurait sûrement beaucoup plu à Kerouac, dont c’était la langue maternelle.
    Le narrateur étant Pic lui-même, l’histoire est racontée de manière très enfantine, c’est drôle et émouvant, joyeux et triste, tout comme l’est le jeune orphelin vagabond sur les routes, voyageant avec Slim de la Caroline du Nord à New York puis de New York à San Francisco. La traversée du continent est expédiée en quelques pages mais elle ne peut malgré tout que rappeler celles de Jack dans Sur La Route. On y retrouve d’ailleurs le « fantôme de la Susquehanna », un clochard solitaire présent dans Route, et qui a ici droit à un chapitre à son nom ainsi qu’à un long monologue farfelu. Ce même « fantôme » parle d’ailleurs d’un « jeune homme » avec qui il a marché « il y a trois ans », et qui pourrait tout à fait être Jack. Il y a aussi ce type en sueur qui s’agite, encourage en hurlant les musiciens dans un bar à jazz et ressemble beaucoup à Neal Cassady, le héros du roman de 1957… Les similitudes avec Route sont nombreuses et on peut même avoir parfois l’impression que Pic en est une sorte de réécriture, en beaucoup plus rapide (quelques heures de lecture) et à travers les yeux d’un enfant de dix ans.
    Il paraît que Kerouac avait un moment envisagé de faire se rencontrer Pic, Slim, Sal Paradise et Dean Moriarty (Jack et Neal dans Sur La Route) à la fin du livre, avant de finalement renoncer. Cela aurait pourtant donné un sacré final à son œuvre !

    S’il n’est pas le roman le plus important de Kerouac, Pic n’en est pas moins un livre prenant et attachant, conseillé aux grands comme aux petits, à lire sur le bord de la route en attendant qu’une voiture s’arrête ou une journée de farniente dans un jardin sous un grand soleil.

    « C’est la seule façon de vivre, disait Slim, arrange-toi juste pour ne pas mourir. 

    Extraits : Pic de Jack Kerouac. Traduit par Daniel Poliquin. Éditions de La Table Ronde (1988)

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  • Looking for a song

    La première trace discographique de la chanson « On the Road » date de 1999, année de la sortie de la compilation « Jack Kerouac Reads On the Road », bizarre disque contenant d’inécoutables reprises de jazz vocal par Kerouac lui-même, une piste de 28 minutes durant laquelle l’auteur lit un passage de « Sur La Route » et deux morceaux simplement intitulés « On the Road ».

    Dans le premier, un Kerouac quelque peu éméché déclare qu’il vient d’écrire une chanson « called On the Road » et il la chante à son magnétophone. Les producteurs du disque ont jugés bon de saupoudrer l’enregistrement amateur de Jack de quelques accords de guitare rajoutés en studio, un choix que l’on qualifiera de douteux. Pour le deuxième morceau, ils ont fait appel à Tom Waits et au groupe Primus, on a droit au même texte mais sur un blues bien rock, une reprise qui transcende clairement toute l’affaire et que Waits rééditera sur le disque « Bastards » de son triple-album « Orphans » en 2006.

    « Left New York nineteen forty-nine.
    To go across the country without a bad blame dime.
    Montana in the cold cold fall.
    I found my father in a gambling hall.

    Father, father, where have you been?
    I’ve been out in the world since I was only ten.
    Son, he said, don’t worry ’bout me.
    I’m about to die of pleurisy.

    Cross the Mississippi, cross the Tennessee.
    Cross the Niagara, home I’ll never be.
    Home in ol’ Medora, home in ol’ Truckee.
    Apalachicola, home I’ll never be.

    Better or for worse, thick and thin.
    Like being married to the little woman.
    God loved me, just like I loved him.
    I want you to do the same just for him.

    The worms eat away. But don’t worry, watch the wind.
    The worms eat away. But don’t worry, watch the wind.
    So I left Montana on an old freight train.
    The night my father died in the cold cold rain.

    Rode to Opelousas, rode to Wounded Knee.
    Rode to Ogallala, home I’ll never be.
    Home I’ll never be. »

    Dans la petite introduction que Kerouac fait de « On the Road » sur son magnétophone, il déclare avoir écrit cette petite chanson « tonight » mais même si on ne connaît pas la date de son enregistrement (on sait juste qu’il s’agit d’une des nombreuses bandes enregistrées récupérées par la famille de sa femme après sa mort) on est en droit de douter qu’il l’ait écrit ce soir-là et même, tout simplement, que ce soit lui qu’il l’ait écrit. Pourquoi ? Parce que c’est lui qui nous le dit !

    Reprenons. Autant que je le sache, la première trace écrite d’un bout de cette chanson se trouve dans « Sur la route ». Au début du chapitre 2 de la quatrième partie, Sal Paradise chante :

    « Home in Missoula,
    Home in Truckee,
    Home in Opelousas,
    Ain’t no home for me.
    Home in old Medora,
    Home in Wounded Knee,
    Home in Ogallala,
    Home I’ll never be. »

    Ce qui est, à quelques petites variations près, un des couplets chantés sur la « tape ». À aucun moment Sal (donc Kerouac) dit avoir composé cette chanson, il la chante dans le bus à minuit, c’est tout.

    En Janvier 1958, quelque mois après la sortie de « Route »,  Jack va être sollicité pour écrire un article pour le magazine Playboy, ça donnera « Blues de la bagarre pour la balade », une nouvelle de 8 pages que ceux qui, comme moi, n’était ni vivant ni lecteur de Playboy en 1958 retrouveront dans « Vraie blonde, et autres », le recueil publié par Grey Fox Press en 1993. Et c’est là qu’on retrouve notre « song called On The Road » écrite « tonight »!

    Dans cette nouvelle, le narrateur (Kerouac himself ?) travaille dans un restaurant à Des Moines « quand une nuit un vieux vagabond noir » s’approche du comptoir et lui commande un café. S’en suit une discussion entre le narrateur et le vagabond et ils finissent par passer un bout de la soirée ensemble à se raconter leur vie, le vieux se met alors à chanter :

    « Left Louisiana
    Nineteen twenty nine
    To go along the river
    ‘Thout a daddy-blame dime.

    Up old Montana
    In the cold, cold Fall
    I found my father
    In a gam-balin hall.

    Father, father
    Wherever you been ?
    Unloved is lost
    When you so blame small

    Dear son, he said,
    Don’t worry ‘bout me
    I’m ‘bout to die
    Of the misery.

    Went south together
    In an old freight train
    Night my father died
    In the cold, cold rain. »

    Puis plus loin :

    « Been to Butte Montana
    Been to Portland Maine
    Been to San Francisco
    Been in all the rain
    I never found no li’l girl.

    Cross the Brazos river
    Cross the Tennessee
    Cross the Niobrara
    Cross the Jordan sea
    Lord, Lord,
    I never found no li’l girl.

    Home in Opelousas
    Home in Wounded Knee
    Home in Ogallala
    Home I’ll never be
    Lord, Lord,
    I never found no li’l girl. »

    Nous avons là l’ensemble du texte de « On the Road », seuls quelques détails changent mais ils sont significatifs : dans la version chantée par Kerouac, la Louisiane est devenue New York, le père ne meurt plus de « misery » mais de « pleurisy » et le protagoniste ne part plus de chez lui en 1929 mais en 1949, en clair c’est adapté à la vie de Kerouac.

    De là, la question se pose : Kerouac a-t-il réellement écrit cette chanson ou l’a-t-il « volé » au « vieux vagabond noir »?
    On sait que les écrits de Kerouac sont tous très fortement autobiographiques, il voulait raconter sa vie sans fard et sans détour mais on sait aussi qu’il a beaucoup romancé, parfois sous la pression de ses éditeurs et parfois pour des raisons littéraires ou poétiques. Donc, cette histoire est-elle vraie ? Le « vieux vagabond noir » existe-il ou n’est-il qu’un symbole ?

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    Récemment publiés en France, les « Journaux de bords 1947-1954 » de Jack Kerouac font ressurgir la chanson puisqu’elle figure dans un des carnets mis à jour. On découvre donc la toute  première trace de ce texte sous la simple mention « Song » dans le cahier que Jack a appelé « Rain And Rivers » et dont les écrits vont de 1949 à 1954. Les paroles sont, pour le coup, vraiment très similaires à celles que Jack chantera sur le magnétophone. 1949, New York, la pleurésie, tout est déjà là, par contre il n’y a que la première partie de la chanson, et aucune mention d’un vieux vagabond ni d’un restaurant à Des Moines dans le reste du carnet…

    Kerouac a-t-il écrit la chanson avant de l’adapter au récit du « Blues de la bagarre… » ou est-ce le vagabond qui lui a soufflé ce blues qu’il a ensuite accordé à son histoire ? Difficile à dire. Kerouac ne s’est jamais gêné pour entretenir son propre mythe et beaucoup de gens s’imaginent encore qu’il n’a mis que trois semaines à écrire « Sur la route » alors que ça lui a pris des années. On l’imagine donc parfaitement mentir sans remord à un magnétophone, d’autant qu’il devait déjà présumer à cette époque – ne serait-ce que par pur orgueil – que les bandes seraient exhumées après sa mort ! Cependant, il est aussi tout à fait possible que la chanson vienne de lui et que le vagabond noir ne soit qu’une figure, une personnification des nombreux « hobos » rencontrés et admirés sur la route par Kerouac. Au final, la vérité se trouve probablement quelque part entre les deux, quelque part entre la chanson écrite rapidement puis enregistrée le soir même sur un magnéto et la complainte chantée par un vagabond mythifié dans un restaurant de Des Moines, Iowa.

    En 2006, Tom Waits sortira une nouvelle version de « On the Road », ce coup-ci rebaptisée « Home I’ll Never Be », probablement la plus belle interprétation de ce texte d’origine, un peu, mystérieuse.

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